Stella 11

Stella va voir le directeur qui veut alors s’entretenir avec les parents de Léa.

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Stella est contente : les choses semblent enfin s’être tranquillisées durant l’après-midi. Après l’épisode du goûter et de sa cuiller volante, Léa a certes continué à bouder, mais sagement, le nez dans son livre. Par ailleurs, elle semble bien s’entendre avec Ada, la très discrète et assidue lectrice du groupe. Elle se dit en souriant intérieurement qu’il s’agit peut-être d’un binôme improbable mais parfait pour l’une comme pour l’autre petite fille. Après avoir mis en place son espace « lecture de conte », elle invite tous les membres de son petit groupe à s’installer pour l’écouter. Les enfants se placent en demi-cercle face à elle. Elle aime lire l’impatience sur leurs visages et créer le suspens quant au récit qu’elle va conter. Comme elle a remarqué l’amour de Léa pour les livres, elle espère que ce moment pourra créer un lien entre elles deux et permettre à la petite fille de s’intégrer plus facilement. Cet après-midi, elle a choisi de leur expliquer et conter Jean de l’Ours. Elle demande à l’assemblée d’être bien attentive car, la semaine prochaine, elle aimerait les faire travailler durant son atelier d’écriture « Et si l’histoire se terminait autrement ? » à partir de ce récit.


En bonne lectrice et conteuse, Stella a l’habitude de lever les yeux régulièrement sur son petit public : elle sait qu’en captant leurs regards, elle capte mieux leur attention… et cela lui permet, par la même occasion, de pouvoir surveiller sa petite troupe sans en donner l’impression. Un peu après l’épisode lors duquel Jean de l’Ours croise le méchant nain, elle aperçoit Léa grimacer à nouveau en haussant les épaules selon un rythme saccadé. Comme elle est au dernier rang, cela passe, dans un premier temps, inaperçu par les autres enfants. Mais Stella se sent un peu perturbée dans son récit : elle ne comprend décidément pas cette enfant, et cela la déconcentre suffisamment pour qu’elle oublie de « faire la voix » du nain ! Elle se reprend et continue le dialogue entre le jeune mi-homme mi-ours et l’affreux nain en imitant l’un et l’autre de la manière la plus convaincante possible. Comme elle le craignait, elle est interrompue par des clameurs exaspérées : Léa hausse les épaules de manière de plus en plus aberrante, le visage crispé à outrance, puis elle lance ses bras sur les côtés. Devant ce spectacle insolite, burlesque et invraisemblable, Stella ne peut s’empêcher de penser avec une sorte de fascination qu’ainsi la petite ressemble à une sorte de singe-araignée atteint d’épilepsie… Réveillée de sa sidération par l’hilarité des enfants, elle se dit que Léa semble surtout sciemment vouloir perturber l’écoute du conte. La jeune femme est désemparée et ne sait plus quoi faire. Elle impose le silence et le calme alors que Léa cesse enfin ses gesticulations excentriques, mais continue à crisper et détendre les traits de son visage en une farandole d’expressions qui la met mal à l’aise. Il faut qu’elle prenne une décision rapidement sous peine de voir la pagaille s’installer dans sa salle : Charles et Théo sont déjà en train d’imiter Léa et celle-ci chigne à nouveau « j’ai pas fait exprès… » tout en tentant une nouvelle évasion vers les toilettes des filles. Avec un bruit mat qui fait taire l’assemblée instantanément, Stella ferme son livre avec force. Elle le pose avec plus de modération sur la petite table, puis se lève, silencieuse, en fixant Léa qui se fige. Elle lui prend la main et se dirige vers le bureau de Jean-Louis, le directeur de l’établissement.


C’est la première fois que Stella se sent aussi découragée face à un enfant, surtout, dès leur première rencontre. Avant de trainer Léa dans le bureau de Jean-Louis, elle lui demande une nouvelle fois de s’expliquer, mais la petite se mure dans un silence larmoyant qui commence à la mettre hors d’elle. Elle a envie de la secouer en lui demandant « POURQUOI ???? » jusqu’à obtenir une réponse, alors que cela ne lui ressemble guère. En fait, elle ressent une énorme frustration devant le petit visage fermé : comment peut-on ainsi passer du personnage de la petite fille modèle à celui d’une mauvaise plaisante à l’attitude grotesque ? Finalement, c’est surtout elle-même qu’elle aimerait secouer afin de trouver comment parvenir à communiquer avec l’enfant. Parvenue devant la porte du bureau de Jean-Louis, Stella respire profondément et frappe à la porte. Presque instantanément, elle regrette son choix, mais il est trop tard. Cela étant, elle sait le quinquagénaire toujours à l’écoute et bienveillant tant envers ses employés que ses inscrits et leurs parents (sainte mission aux éléments parfois difficilement conciliables).


Stella se trouve alors face à un Jean-Louis fort étonné de sa présence et de celle de la petite nouvelle en larmes. Il demande si Charles et/ou Théo se sont encore montrés méchants et ont embêté la petite fille au point de la faire pleurer. Malgré son désarroi et son embarras, Stella ne peut s’empêcher de sourire intérieurement à cette question : il est vrai que les rares fois où elle s’est présentée chez son directeur en pleine journée de travail, c’était pour se plaindre du comportement (très) turbulent et insolent de ces deux garnements. Elle répond qu’effectivement, ils ne sont pas irréprochables dans tout ce qu’elle va raconter, mais que la source du problème ne vient (pour une fois) pas d’eux. Elle fait asseoir Léa qui renifle et à qui Jean-Louis tend un mouchoir avant que l’enfant n'ait à s’essuyer le nez et les yeux dans sa manche. Stella se sent soudain gauche, et souhaiterait revenir en arrière pour tenter encore de trouver la clef qui permettrait à la petite de se confier : il y a un problème qu’elle n’est pas parvenue à mettre en lumière. Elle explique, dans les grandes lignes, le comportement de Léa, ses gesticulations, ses grimaces, ses singeries, ses lancers de projectiles variés… Au fur et à mesure de son récit, Stella prend conscience qu’elle est réellement troublée par les ambivalences de la conduite de la petite lionne. Elle termine en exprimant sa confusion, et en disant qu’elle pense que Léa souffre peut-être de quelque chose qu’elle ne parvient pas à définir et que la petite ne parvient pas à exprimer.


Durant tout cet entretien, Stella constate que Léa reste tête baissée, silencieuse, sans chercher à se défendre ou à se justifier comme l’aurait fait la plupart des autres enfants dans une situation similaire. Jean-Louis pose des questions à la petite qui ne fait que répondre « Je ne fais pas exprès » en reniflant et retenant ses sanglots. Stella est aussi agacée que démunie et touchée devant la détresse apparente (ou réelle ?) de la petite fille. Le directeur lui propose de prendre le relai avec Léa durant la dernière demi-heure qui les sépare encore de la fin de journée : il faut qu’elle rejoigne son groupe qui doit être devenu intenable, hormis Ada qui tenter d’essayer de lire dans son coin malgré les chahuts. Avant de la laisser partir, Jean-Louis lui demande de prévoir un peu de temps après sa journée de travail pour assister à un entretien qu’il souhaite avoir avec elle et le parent de Léa qui viendra la chercher. Stella sort du bureau, et entend, depuis l’autre bout du couloir, des éclats de rires, des braillements et d’autres bruits indéfinissables émanant de sa salle d’activités : elle s’y précipite afin de rétablir un peu d’ordre parmi ses ouailles surexcitées par les évènements de la journée.


A peine arrivé devant le centre de loisirs, Côme sent que quelque chose ne va pas : Léa avait dit qu’elle l’attendrait dehors près la porte malgré le froid, or il ne parvient pas à discerner la menue silhouette de sa fille parmi les enfants qui sortent en courant, criant, riant. A moins que sa fille ne se soit trouvé une copine et traine avec elle dans le couloir de l’accueil ? Il le souhaite de tout son cœur mais il a l’intuition qu’il s’est déroulé quelque chose de fâcheux… Il aperçoit l’animatrice qui s’occupe du groupe de sa fille, la jolie rousse au sourire avenant. Celle-ci lui fait signe d’entrer : il remarque que son regard est un peu fuyant et un léger froncement de sourcils quand elle lui dit de le suivre car le directeur souhaiterait prendre quelques minutes de son temps afin de parler de Léa. Il s’inquiète, et pressent que sa petite fille n’a pas pu contrôler ses tics de visage et ses mouvements brusques… et que cela a de nouveau été interprété comme de la grossière impertinence. Précédée de Stella, il entre dans le bureau du directeur qui lui fait signe de s’asseoir. Côme s’installe dans le siège libre à côté de celui dans lequel sa fille est assise, des traces de pleurs sur ses petites joues.


Le directeur explique alors, Stella corroborant ou ajoutant des détails, la journée un peu compliquée que la petite fille, son animatrice et les autres enfants avaient vécue. Il demande à Côme si lui et son équipe doivent être avertis d’un souci concernant leur fille et comment ils doivent réagir lorsqu’elle se met à gesticuler ou grimacer sans raison apparente. Stella se dit inquiète et avoue ne pas avoir su communiquer avec la petite fille. Jean-Louis affirme que s’il s’agit de crises de caprices et d’effronterie, cela ne sera bien sûr pas toléré mais que lui tout autant que la jeune femme pensent qu’il y a sans doute autre chose car Léa semble sincèrement en détresse.

Tout en prenant la main de sa fille et en lui souriant d’un air rassurant et protecteur, il soupire et explique : « Nous espérions, ma femme et moi, et Léa bien sûr, que cette première journée se déroulerait sans heurt… Mais il semble que la pathologie dont souffre Léa ait tendance à prendre de l’ampleur depuis un peu plus d’un an déjà. Nous étions désemparés et l’avions déjà emmenée voir plusieurs pédiatres qui nous avaient simplement dit qu’il fallait être sans doute plus fermes avec notre fille et nous avaient conseillé des pédopsychiatres. Puis, en fin d’année dernière, l’infirmière de l’école de Léa nous a appelés pour nous donner une piste qui s’avère sans doute la bonne. Léa souffre vraisemblablement d’un SGT : un syndrome Gilles de la Tourette. Pour le moment, et nous espérons qu’elle ne souffrira que des symptômes qui la tourmentent déjà, l’affection neurologique ne lui fait faire que des grimaces et des mouvements d’épaules et de bras. Pas de mots grossiers par exemple. Nous passons beaucoup de temps dans les hôpitaux et les cabinets médicaux, hein, ma puce ? » La petite lève un visage inquiet vers son père et lui serre la main du plus fort qu’elle peut. « Elle est très courageuse. » Il lui embrasse la main. « Poser un diagnostic est long, compliqué… Tant qu’il n’est pas posé, il nous est impossible d’obtenir de l’aide de la MDPH notamment pour obtenir la présence d’un professionnel pour l’aider à l’école ou dans ses activités extrascolaires. Ma femme et moi avions décidé de ne pas vous avertir en priant pour que tout se déroule bien ici : Léa a été renvoyée de deux accueils de loisirs depuis septembre ! Les directions n’ont rien voulu savoir. Quand nous avons essayé de la réinscrire dans un centre aéré, pas très loin de celui-ci d’ailleurs, en avertissant à l’avance que notre enfant souffrait d’une pathologie de cet ordre, on nous a répondu qu’il n’y avait aucune place disponible. » Côme semble épuisé et découragé, ses épaules se sont affaissées durant l’explication qu’il vient de fournir à Jean-Louis et Stella.


Le visage de Stella se décompose. Comment aurait-elle pu deviner une chose pareille ? Chez une enfant ? Elle avait bien sûr entendu parler de cette affection neurologique mais pensait que cela touchait les adultes et se manifestait essentiellement par des mots grossiers et obscènes criés involontairement. Elle se morigène en pensant qu’elle aurait dû être plus patiente avec Léa et lui donner le bénéfice du doute, la croire, et éviter de la gronder avant d’en savoir plus. Comme elle s’en veut ! Elle contourne le bureau de Jean-Louis et vient s’accroupir près du fauteuil dans lequel est assise la petite fille. Elle se sent submergée par l’émotion lorsqu’elle demande pardon à cette enfant qu’elle n’a pas réussi à comprendre. Elle lui promet de ne plus la disputer comme elle l’a fait, de rester très attentive et à l’écoute. Après un instant de réflexion, elle demande à Côme et sa fille si elle a la permission d’expliquer la situation aux autres enfants du groupe. Elle connaît la dynamique de groupe qui, souvent, s’attaque au plus faible. Si ce dont souffre Léa est expliqué, Stella est certaine que la plupart des enfants se montrera tolérante, notamment Ada et Lisa, ainsi que les petites joaillères ou encore Clément, un garçon de CM1 qui a un certain ascendant sur les garçons plus jeunes et turbulents. Elle promet également d’être encore plus vigilante quant aux moqueries et attaques mesquines dont elle pourrait être la cible. Elle est heureuse de voir la petite fille se détendre et sourire.


Côme remercie la jeune animatrice avec chaleur : rares sont les adultes qui demandent pardon aux enfants. Il est touché par son implication et les mesures qu’elle souhaite mettre en place pour faire en sorte d’intégrer sa fille le plus facilement possible. Avant de partir avec sa petite Léa, il s’engage à tenir informés aussi bien Jean-Louis que Stella des avancées concernant le diagnostic de sa fille et des conseils que les médecins lui auront donnés pour gérer au mieux les moments d’agitation involontaire de sa fille.

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scénario

Baptiste, Émile, Maël, Alix, Jawed, Élisa, Rose, Iléana

avec le soutien de

l’équipe pédagogique de la MJC Bazin Alice DEGROEVE, et Stéphanie MONTIFRET.

mise en texte

Apolline Marie HUIN

illustrations

Hugo DEGENEVE