Moussa 8

Moussa quitte les vestiaires et tourne le dos à toute l’équipe

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Moussa est escorté à la sortie par David et Michel qui lui parlent chacun dans une oreille, en même temps, très rapidement, en chuchotant à demi. Ses deux amis lui demandent pourquoi il s’est mis dans un tel état, lui disent que personne ne l’a jamais vu ainsi, qu’ils s’inquiètent de la situation et toucheront un mot en sa faveur à Thibault quant au Conseil de Discipline… Ils disent bien d’autres choses encore mais le jeune homme n’écoute guère. Il est bouleversé par cette soirée : tant par les insultes dont il fut victime que par sa propre violence envers son capitaine d’équipe. Ses deux coéquipiers doivent le laisser afin d’aller se laver et se changer, mais lui proposent de le rejoindre ensuite pour parler tranquillement et tenter de trouver des solutions à cette situation. Moussa répond préférer rester seul car il a besoin de réfléchir à tous ces évènements. Avant que les deux joueurs ne le quittent, il s’excuse auprès d’eux d’avoir quitté le terrain après le but de David, de les avoir inclus dans ses propos pleins de fiel, d’avoir été si agressif, …


Une fois seul, il repense à sa réaction face à son capitaine. Une partie de lui ne peut se départir d’une colère légitime, une autre s’en veut terriblement. Il n’a pas été élevé comme ça. Il pense que, si sa mère avait vent de son altercation avec Thibault, elle aurait honte de son fils. Elle le sermonnerait sur l’inutilité de la brutalité dans les rapports humains ; elle lui rappellerait les vertus de la tolérance. Certes, mais la tolérance n’est pas l’acceptation ! Quoiqu’il en soit de l’excès de sa colère dans les vestiaires, il est certain d’avoir eu raison de quitter le terrain après avoir été bombardé d’injures et de fruits comme un babouin dans un zoo. On ne peut plus accepter cela ! Cette bêtise et cette malveillance détruisent l’image et l’âme du foot. Normalement, ce sport, c’est la complicité, la cohésion, l’esprit d’équipe, le jeu, donc le divertissement et l’amusement. A présent, les joueurs de couleur sont régulièrement humiliés par les supporters, parfois par les sélectionneurs et dirigeants de ligues, plus rarement par les autres joueurs. Moussa se sent souillé. En 2022, se faire traiter de singe et négro !? S’il prend douloureusement conscience qu’il est allé bien trop loin envers Thibaut, il reste blessé que celui-ci n'ait pas pris sa défense et n’ait pas arrêté le jeu. Perdu dans ses pensées, il se repasse le scénario de la soirée, imagine avoir agi autrement, retourne tous ces problèmes dans son esprit tourmenté.


Près de l’arrêt de bus assailli par les supporters rentrant chez eux, Moussa patiente, en retrait, ne souhaitant surtout pas se faire remarquer. La tête baissée, dans l’ombre, il est surpris de s’entendre héler par une voix familière à l’accent méditerranéen. Il s’agit d’Ayoub, un ancien coéquipier du club de foot. Une blessure au genou avait obligé le jeune Libanais à arrêter le sport, et ce dernier était passé du terrain aux gradins pour continuer à soutenir les copains. Moussa et lui étaient toujours restés en contact : ils correspondent sur les réseaux sociaux et vont parfois boire un verre ensemble. Ce soir, Moussa ne sait pas vraiment ce qu’il va pouvoir raconter à son ami et se sent honteux. Il a peur d’avoir déçu l’ancien joueur en quittant le match et n’a aucune envie d’évoquer les horribles évènements de la soirée. Cependant, le jeune Libanais, d’un naturel jovial, lui tape dans le dos en lui disant : « Eh bien ! Tu nous as donné du spectacle ! Pas celui qu’on attendait, hein, mais pas mal ! Haha ! Il fallait du courage pour partir comme tu l’as fait ! Bon ? Je te dépose chez toi ? Le bus va être bondé et ma voiture est garée deux rues plus loin. » Rasséréné par cette rencontre impromptue et chaleureuse, Moussa accepte de bon cœur.


Sur le trajet, Ayoub constate que le visage habituellement souriant de son ami est fermé et soucieux. Il lui demande alors : « Tu veux en parler ? Tu sais, je ne suis pas né de la dernière pluie et, surtout, je suis né avec une bonne tête d’arabe, alors, je me doute bien quelles sont tes préoccupations, mon ami. » Moussa sourit avec amertume. « Ouais, ben tu sais pas tout… Après le retour de l’équipe dans les vestiaires, j’ai pété un plomb et je m’en suis pris à Thibault parce qu’il ne m’avait pas soutenu. Je crois que je suis allé vraiment trop loin… Ca me saoule : jamais je ne me serais montré aussi agressif si je n’avais pas été insulté comme ça au départ ! J’ai reporté toute ma colère sur Thib. Il a même fallu nous séparer… » Ayoub réfléchit un instant tout en chantonnant un air égyptien et tapotant en rythme le volant avec les pouces. Puis, très posément, il répond : « Tu sais, moi aussi, j’ai été victime d’actes racistes. Souvent. Tu t’en doutes bien : j’ai la tête de l’emploi ! Toi, tu es un singe, moi, je suis un terroriste ! Haha ! » Il rit avec franchise en frappant la cuisse de son ami d’une main amicale, avant de reprendre : « Eh oui, c’est comme ça, c’est notre vie. Il y a du bon et du moins bon, il y a des gens bien et des gens moins bien. Personnellement, je préfère ignorer les gens moins bien. Sinon, ça finit par te retomber dessus ! Ou alors, c’est toi-même qui te tombes dessus : regarde ce qui s’est passé avec Thibault. La colère n’est jamais une bonne chose : elle empêche de réfléchir et elle fait faire des bêtises. Si Thibault décide d’informer le Conseil de Discipline, tu risques des sanctions : le club te permet d’agrémenter ton ordinaire en étant amateur rémunéré, d’autant que tu joues bien. C’est ta passion ! Ça, tu vois, mon ami, c’est une bonne chose. Et tu risques d’avoir gâché tout cela à cause de salopards que tu ne connais même pas et qui t’ont mis tellement hors de toi que c’est toi qui auras des soucis. » Ayoub s’est toujours montré philosophe face aux turpitudes de la vie, qu’elles se présentent comme une blessure qui le fera boiter toute sa vie, ou comme des bousculades accompagnées de propos antisémites. Moussa est plus tempétueux, surtout depuis la mort de son père. « Tu as peut-être raison, Ayoub, mais, en ne faisant rien, les choses ne risquent pas de changer. C’est ma fierté qui en prend un coup à chaque fois et je commence à ne plus supporter tout cela. Et puis, il n’y a pas que moi qui suis victime de ce genre d’attaques. Ça vise tous les joueurs de couleur ! »


Arrivé au pied de l’immeuble de Moussa, Ayoub se gare tout en continuant la conversation. « Je vois bien ce que tu veux dire, il faudrait pouvoir fédérer tous les joueurs de couleur et sensibiliser les autres, les entraineurs et les arbitres, puis les supporters, pour que tout le monde décide de boycotter les matchs, d’une seule voix, dès que des actes racistes sont constatés. Mais comment atteindre le maximum de gens ? Et comment faire pour qu’ils fassent actes de leurs bonnes intentions ? Hummm… Bon, dans un premier temps, je pense qu’il va déjà falloir que tu aies une discussion avec Thib, histoire de mettre les choses à plat. Je le connais depuis longtemps, je ne pense vraiment pas qu’il ait pensé à mal : il a pensé à l’équipe dans son ensemble, il a dû prendre une décision pour tous sans avoir le temps de consulter chacun des joueurs. A-t-il bien fait ? A-t-il mal fait ? Dieu seul le sait ! Mais il n’est pas du mauvais côté. Ensuite, une fois les choses apaisées avec Thibault, comment vas-tu réaliser ta mission ? On peut appeler cela comme ça, non ? Tu as jeté un pavé dans la marre en quittant le terrain en plein match : il va te falloir construire un pont à présent ! » Moussa propose à son ami bienveillant de monter avec lui dans son petit appartement pour boire un verre et continuer cette conversation qui lui remonte le moral. Il souhaite aussi bénéficier de l’aide de son ancien coéquipier afin de rédiger, d’une part, un email de plates excuses destinées à son capitaine, d’autre part, un petit texte à poster sur les réseaux sociaux sur les problèmes de racisme dans le monde du sport. Ayoub lui soumet également l’idée qu’il pourrait peut-être contacter Lilian Thuram : l’ancien joueur de football mondialement connu, à présent ambassadeur de la lutte contre le racisme, pourrait être le soutien idéal pour sensibiliser la région à ce problème de société.

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scénario par

Evan, Sanaé, Kawtar, Dylan, Sarah, Sila, Ismaël, Joey, Marta, Arthur, Pauline, Paris, Méline, Zyad, Amina, Virgil, Tyron, Emeline, Sarah, Séléna, Benjamin

avec le soutien de

du président de la LICRA Nancy Armand WROBEL et de la professeure de Français du collège de la Croix de Metz Clémence RICHARD.

Mise en texte

Apolline Marie HUIN

illustrations

Louis MARIAGE