Moussa

Moussa Diallo a 23 ans. Ses parents sont Guinéens. Il ressemble d’ailleurs beaucoup à Paul Pogba, physiquement, comme dans son jeu, quand il est en grande forme, ce dont il est très fier car il est attaquant dans son équipe régionale de football, en Nationale 3

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Il a donc, comme Pogba, comme ses parents, la peau très sombre. Si sa sœur ainée est née au pays, lui est né en France, deux ans après l’installation de sa famille. Il est donc français. Moussa un Français à la peau noire, comme tant d’autres. Il adore le sport qu’il pratique, et y met toute son âme et son énergie. En tant qu’amateur rémunéré dans son club, même s’il doit travailler dans un fast food pour payer son ordinaire, il s’en sort plutôt bien dans la vie. Sa passion lui permet d’aider un peu sa mère et de s’offrir quelques plaisirs. Son équipe est sa seconde famille. Le jeu est sa passion. C’est tout ce qui compte. Enfin… Normalement, c’est tout ce qui devrait compter.


Aujourd’hui, est un grand jour : ce 10 février, l’équipe régionale joue un derby contre la ville voisine. La tension et la rivalité sont palpables : les représentants de l’une et l’autre des communes se vouant une haine d’égale intensité, surtout en matière de sports.


Ce soir, l’air est froid et sec. Parfait pour jouer un bon match. Moussa aime jouer quand il fait froid. C’est un temps de victoire. L’équipe est rassemblée depuis déjà quelques heures : elle a revu sa stratégie, a retravaillé passes et tirs, et se concentre à présent avant d’entrer sur le terrain. L’équipe adverse est redoutable depuis le début de la saison et certains joueurs ont émis des doutes quant à leur victoire. Le capitaine encourage donc chacun depuis la veille avec ferveur et veille au moral des troupes. C’est justement parce que les autres sont très bons que ce sont eux qui remporteront la victoire : d’une part, ils sont prêts et ont également obtenu des résultats plus qu’honorables ces derniers mois, d’autre part, l’équipe adverse commence à se reposer sur ses lauriers. Tout le monde a pu le constater en voyant jouer leur dernier match au résultat nul.


17h30. L’heure est à la concentration. Dans les vestiaires, les joueurs sont prêts. Assis sur des bancs en vis-à-vis, collés les uns aux autres, les coudes sur les genoux, le haut des têtes se touchant presque, le silence règne. Seules les respirations profondes se font entendre. Ce traditionnel moment de méditation collective de quelques minutes ressemble à une prière. Cela fait partie de leurs coutumes. Cela permet de souder les joueurs et de visualiser la réussite, d’allumer la foi de la victoire dans leur cœur. Celle-ci vibre dans les yeux de tous quand ils se redressent pour scander d’une seule voix « A qui est la Victoire ? A nous ! A nous ! A nous ! Vive l’équipe ! Vive l’équipe ! Vive l’équipe ! »


18h30. Les deux équipes se placent sur le terrain. Face à face. Elles se saluent. Dans le froid hivernal, la buée des respirations auréole les visages. Les expressions sont parfois graves, parfois souriantes ou impatientes. La nuit prématurée est repoussée par les projecteurs qui inondent le stade d’une lumière crue. Les supporters sont venus nombreux malgré la température proche de 0. L’équipe de Moussa remporte le toss[1]et décide de donner le coup d’envoi. Les cris qui retentissent depuis les gradins sont assourdissants lorsque l’arbitre siffle le début du match. L’atmosphère est électrique.


Proche de la mi-temps, alors qu’aucune occasion décisive ne se joue depuis le début du match un peu poussif, le capitaine de l’équipe adverse récupère la balle. Moussa intercepte le ballon. Zigzagant entre ses adversaires, il court vers le but et, parvenu à la bonne distance, tire avec force. Le public est galvanisé. Malheureusement, le gardien saute et fait dévier la balle en étirant son bras au dernier moment. Celle-ci passe alors derrière le but. Des huées et des hourras se font entendre dans les gradins. L’occasion ratée déçoit l’équipe comme les supporters mais personne n’a le temps de s’appesantir sur l’action : l’arbitre siffle le corner. Moussa se désigne pour le tirer sous les encouragements de ses coéquipiers. Il se place, se concentre. Derrière lui, il entend des braillements aigus de certains supporters de l’équipe adverse mécontents de cette occasion de marquer contre eux. Sans y prêter une réelle intention, il frappe la balle qui se dirige, selon son souhait, vers David qui, d’un coup de tête, marque le... BUUUUUUT !!!! Le public venu soutenir les joueurs se lève en une Ola enthousiaste. Dans les gradins d’en face, le tableau est tout différent et certains spectateurs, frénétiques, reprennent les vagissements que Moussa avait déjà remarqués : ce sont des imitations de cris de singe. Ils sont manifestement adressés au joueur de couleur qu’est Moussa et qui a permis de faire marquer son équipe. Des bananes sont même lancées sur le terrain dans un brouhaha haineux déchaîné.


Moussa se sent ébranlé. Bien sûr, ce genre d’agissements n’est pas nouveau : les média relayent depuis quelque temps ces actes racistes dans les rangs de certains supporters. Mais, quand on en est la cible, c’est toujours terriblement outrageant. Comme si tout était permis pour faire perdre l’autre en le déconcentrant et le déstabilisant. C’est sur le terrain que doivent pourtant se jouer les victoires. Toutefois, l’attitude des supporters, qu’elle soit positive ou oppressante, a aussi son importance. Elle joue sur la concentration et l’assurance des joueurs. La pique raciste de bas étage a atteint son but : Moussa se sent brutalement à bout de force, désemparé. Sa confiance l’a quitté et il a du mal à reprendre ses esprits.


Thibault, le capitaine, se rend compte de la situation et de l’humeur de Moussa qui vire à la colère et à la morosité. Il demande à l’arbitre quelques instants pour parler avec lui. Au vu de la situation, l’arbitre arrête le match et attend que le calme revienne. Grâce à ces quelques minutes, Thibault, accompagné des joueurs les plus proches de la scène, s’approche de leur coéquipier troublé. Le capitaine lui prend la nuque d’une main ferme et amicale, et, front contre front, il lui dit : « Allez Moussa ! On vient de marquer un super but ! Il ne faut pas flancher ! Tu as été au top, ne perds pas ton énergie. » Les autres lui prennent les épaules et le pressent de ne pas faire attention, de se remettre dans le jeu. Moussa se dégage des étreintes d’un mouvement vif et crie à son capitaine : « Mais bordel ! Tu n’entends pas ces cris ?! Tu ne vois pas les singeries censées rappeler ma couleur de peau ?! Ces fils de putes racistes ont même lancé des bananes sur le terrain ! Ça te fait pas réagir, toi ?! »


Dans une ambiance étrange, comme si le temps était suspendu autour du terrain, Moussa, rageur, demande à Thibault d’aller voir l’arbitre pour annoncer que l’équipe arrête le match. Il ne veut pas jouer dans ces conditions inadmissibles et ne comprend pas que l’arbitre n’ait pas fait cesser le jeu de lui-même. Il est hors de lui. Son chef d’équipe lui répond qu’il ne peut pas interrompre ce match comme ça, d’autant plus qu’ils viennent de marquer le premier but. Il lui rappelle que c’est d’ailleurs grâce à son corner et qu’il ne peut pas lâcher ses coéquipiers dans un moment décisif pareil. Il promet néanmoins qu’il ira parler de l’incident à l’arbitre et au capitaine de l’équipe adverse à la fin du match. Moussa ne décolère pas, faisant de grands gestes pour échapper au contact de ses coéquipiers et, surtout de son capitaine, tout en jurant. Il tente de se ressaisir. Il faut qu’il prenne une décision rapidement : soit il reste pour terminer le match malgré son amertume et le manque de soutien de son capitaine, soit il quitte le terrain laissant derrière lui ce « public de merde » qui continue à l’insulter en riant de sa colère. Il soupire, regarde autour de lui, joueurs, supporters, ballon et prend sa décision.


[1] Pile ou face qui permet à l’équipe qui le gagne de choisir le but contre lequel elle jouera ou de donner le coup d’envoi.

Choix 1

Moussa refuse de rester sur le terrain

Choix 2

Moussa décide de terminer le match malgré les injures racistes