Juliette 7

Perdue mais fière, Juliette veut retrouver son chemin toute seule.

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« Ah ben en voilà une belle ! Je ne sais déjà plus où je me trouve !? Tout de même, on a bien dû me faire parcourir les couloirs de ce bâtiment quand je suis venue visiter l’établissement… Je n’ai prêté aucune attention à l’aménagement de ce lieu et ai dû être distraite par une chose ou une autre. Forcément, j’étais accompagnée… » Juliette revient sur ses pas et retrouve le couloir le long duquel se succèdent portes et croisements. « Concentre-toi ! Tu es parvenue à retrouver ton Edmond dans les rues de Rio en plein carnaval alors que tu ne connaissais pas la ville : ce n’est tout de même pas ton EHPAD qui aura raison de toi. Il est vrai qu’entre retrouver ton Edmond et aller manger une tartine, la quête est toute différente, mais bon vaille que vaille ! Allez, mon Dédé, on y va ! »

Juliette regarde autour d’elle. Elle aperçoit un résident qui marmonne en regardant la fenêtre proche de l’ascenseur du couloir de gauche. « Ce pauvre bougre tout maigre ne semble pas très alerte… Je pense que je vais me passer de son aide et me débrouiller seule. » Elle se redresse, rassemble ses esprits et observe le long couloir de droite. Du haut de ses 1m55, elle se sent tout à coup ridiculement petite et vulnérable dans ce bâtiment tentaculaire. Se cramponnant à Dédé, elle avance avec toute la détermination dont elle peut faire preuve. Les murs blancs des couloirs arborent des bandes de couleurs qui s’arrêtent après certains embranchements, courent le long d’autres couloirs. Cet arc-en-ciel brisé ici et là doit bien signifier quelque chose : d’un point de vue purement esthétique, il ne mérite pas d’honneurs. Après avoir arpenté un moment les différentes allées, elle croise parfois quelques pauvres petits vieux à l’air absent à qui elle se refuse de demander de l’aide. Ils semblent ailleurs et rôdent dans les couloirs comme des zombies, il est donc hors de question que sa fierté soit blessée en leur demandant son chemin. Soudain, elle s’arrête : les explications de la directrice lors de sa toute première visite lui reviennent en mémoire. Les bandes de couleurs peintes sur les murs sont des indications ! Habituée à regarder le sol pour diriger Dédé, elle n’a pas pris la peine d’en lire les significations à l’entrée du bâtiment. Décidément, la vieillesse lui joue des tours ! Fermant les yeux, elle se concentre sur ses souvenirs : le rouge est la couleur du réfectoire. Elle en est certaine !

Se houspillant un peu intérieurement pour ne pas s’être rappelée cela plus tôt, elle suit la bande rouge du pas le plus assuré et rapide possible, ce qui, en toute honnêteté, était plus digne de la tortue que du lièvre. « Tout de même ! Je ne me serais jamais pardonnée de devoir demander mon chemin à quelqu’un… De toute façon, à cette heure, il n’y a pas grand monde dans ces couloirs hormis ces quelques messieurs bien plus décrépis que moi. Que font-ils là, seuls, à tourner en rond ? Je sais bien qu’il manque du personnel, comme dans tous les établissements, mais tout de même. Cela dit, ils semblent inoffensifs et bien calmes. Peut-être attendent-ils les auxiliaires de vie ? »

Une odeur de café lui parvient ainsi que le brouhaha de conversations et bruits de vaisselle. Le réfectoire est proche. Fière, se dressant aussi hardiment de toute sa petite hauteur, elle entre dans la cantine. La salle est immense afin de pouvoir accueillir l’ensemble des résidents. De grandes tables d’une douzaine de places chacune s’alignent sur deux rangées. Les plus proches sont occupées par des personnes en fauteuils roulants, certaines semblent à peine vivantes, les yeux fermés et la bave aux lèvres. Deux aides de vie s’affairent autour d’elles pour les faire manger, nettoyer leurs visages, les redresser. « Doux Jésus ! Je ne veux pas finir comme ça… » Juliette perd de sa superbe. Démunie, elle reste interdire à la porte jusqu’à ce qu’un sourire secourable lui soit adressé avec un salut amical et courtois : « Chère Juliette, comment allez-vous ? Avez-vous bien dormi ? Je sais que, parfois, Morphée se sent d’humeur volage durant les premières nuits passées ici. Je vais vous escorter jusqu’à une table qui vous convienne. En tout cas, je l’espère… j’en suis même certain. » Il s’agit de Serge, le jeune homme qui l’a accueillie aux côtés de la directrice. Il dégage quelque chose de rassurant, d’honnête et de galant. Juliette le remercie et se laisse guider jusqu’à une table du fond autour de laquelle quelques résidents sont déjà attablés et parlent avec animation. La conversation semble tournée vers les dernières nouvelles : l’annonce d’une épidémie de grippe chinoise très contagieuse et mortelle qui commence à se propager en Europe. « On parle déjà de mettre au secret les personnes dites vulnérables, c’est-à-dire les personnes malades et les petits vieux comme nous ! Au secret ! Il n’y a pas d’autre manière de le dire si on nous interdit les visites ! »

L’arrivée de Serge et Juliette interrompt la discussion. « Mesdames et Messieurs, je me permets de vous présenter Juliette qui a emménagé dans le bâtiment A hier soir. Je compte sur vous pour lui faire bon accueil. Sur ce, je vous laisse… Madame Juliette, cela ira si je range votre rollator contre ce mur ? Oui ? Dans ce cas, je vous souhaite bon appétit ! » Le jeune homme s’engage entre les tables pour rejoindre les patients les plus démunis, répondre à des questions de collègues ou calmer un vieil homme, grand et maigre, qui s’agite soudain et pousse des « Gnéééééah ! » désespérés. Juliette s’assoit et entreprend de faire connaissance avec ses voisins de table. Une dame très apprêtée, à l’allure distinguée, se présente comme étant Claudette, esclave d’une chatte du nom de Lila, résidant dans le même bâtiment que Juliette, porte 8. Les deux femmes sont voisines de palier et se découvrent rapidement de nombreux centres d’intérêt communs : la botanique, la faune, l’art. Sous les acclamations enjouées de chacun, arrive un certain Roger, neurologue de son ancien état mais toujours violoniste virtuose spécialisé dans le répertoire baroque. Une place restant libre en face de Juliette et celle-ci lui étant présentée, il la salue avec un baisemain et quelques mots courtois. Claudette et lui sont partenaires de scrabble et d’activités liées à l’art et la mémoire depuis déjà plus 4 ans et ils engagent la nouvelle arrivante à se joindre à eux si l’envie lui en dit.

Une fois le petit-déjeuner terminé, elle annonce qu’elle souhaite arpenter tout le bâtiment afin de bien s’orienter. Le lendemain, lorsque Charlotte viendra la voir, il faudra qu’elle se montre efficace, sûre d’elle, maîtrisant totalement son nouvel environnement. Claudette se propose de l’accompagner après avoir ouvert sa porte à Lila, afin que celle-ci puisse effectuer sa ronde matinale dans le parc et visiter ses résidents préférés. La petite boule de poils miaule à tue-tête et se faufile à travers l’ouverture à peine Claudette ouvre-t-elle la porte : elle vient flairer les jambes de Juliette puis s’y frotte d’un air aussi réjoui qu’un chat puisse en donner l’impression. Après quelques démonstrations de tendresse féline, elle quitte les deux femmes pour inspecter le parc. Claudette indique à Juliette comment se repérer convenablement entre les différentes allées et lui montre un raccourci pour se rendre directement au réfectoire sans avoir à longer de longs couloirs déprimants. Cette visite guidée est agrémentée de conversations sur les plantes aromatiques, les cours de dessin proposés par l’établissement ou les actualités. Les articles sur le virus mortel qui circule rapidement à travers le monde préoccupe beaucoup les résidents : dans certains pays voisins, des mesures drastiques de confinement, notamment pour les personnes fragiles, sont mises en place ; il est à craindre que cela soit également le cas en France prochainement. Avec une pointe d’optimisme quelque peu forcée et la promesse de s’inscrire aux cours de dessin et d’ornithologie, notre fière nonagénaire prend congé de sa voisine. Une mission délicate l’attend : elle doit annoncer à sa fille son déménagement.

Rassérénée, Juliette s’installe dans le petit salon qui est encore impersonnel malgré quelques photographies et bibelots de sa vie passée. Elle appelle Charlotte : « Ma Chacha, il faut que je t’annonce quelque chose d’important. Surtout, laisse-moi parler. Tout va bien, ne t’inquiète pas. J’ai déménagé dans un EHPAD. » Silence. « Chacha ? Chacha ??? Charlotte, réponds-moi !? Tu es tombée dans les mirabelles ? Je n’aurais pas dû t’annoncer cela aussi violemment, je suis désolée… » La mère et la fille engagent une longue conversation durant laquelle Juliette lui explique sa volonté d’indépendance, son amour-propre bafoué par l’abandon de la belle maison, sa fierté d’être parvenue à tout gérer presque seule, l’efficacité de Marina à qui elle souhaite envoyer des chocolats pour la remercier, son chagrin aussi… Ses craintes… Ses doutes… Son chagrin encore… Elle finit sur ses rencontres et son envie de suivre les cours de dessin botanique et de reconnaissance de chants d’oiseaux. Charlotte est bouleversée. Elle souhaite venir voir sa mère dès le lendemain mais celle-ci lui demande d’attendre qu’elle soit réellement bien installée car elle a besoin d’être seule pour apprivoiser sa nouvelle vie. Cela étant, elle lui assure que, dès qu’elle se sentira chez elle, elle n’aura que la hâte d’accueillir sa fille et de reprendre leurs rendez-vous hebdomadaires. Elle résiste à l’insistance de sa fille et finit par lui avouer que sa fierté ne survivrait pas au regard de ses proches alors qu’elle ne se sentait pas encore chez elle. Il faut lui laisser le temps de se retrouver avant de recevoir sa fille chérie. Cette décision est aussi difficile pour la mère que pour la fille. Cependant, Juliette en est certaine, elle sera rapidement à son aise.

Deux semaines plus tard, Juliette se sent plus à son aise et a bien aménagé son nouvel espace de vie. Elle se lie également réellement d’amitié avec certains pensionnaires, essentiellement avec Claudette et Roger qui partagent nombre de ses goûts et une ironie certaine qui leur arrache des sourires même concernant les sujets les plus durs. Juliette est prête à recevoir sa fille. Malheureusement, le contexte sanitaire s’est aggravé très vite et les directives gouvernementales changent tout aussi rapidement. D’un jour à l’autre, les interdits s’accumulent, les « gestes barrières » se multiplient et il est de plus en plus question de confiner les personnes vulnérables, voire la population entière.

Choix 1

Juliette invite sa famille à venir enfin la voir mais les mesures sanitaires vont-elles permettre cette visite ?

Choix 2

Juliette invite d’autres résidents afin de faire mieux connaissance.