Juliette 2

Trouver un EHPAD seule est compliqué, heureusement sa fille Charlotte peut l’aider.

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« Bon… si je continue comme cela, je ne vais jamais parvenir à prendre une décision. Internet, c’est bien pour effectuer des recherches sur les bégonias et la ciboulette mais, à part concernant la botanique, on trouve vraiment tout et n’importe quoi. Si j’en crois tous ces articles et ces sites, soit je vais finir par mourir en quelques jours à force de mauvais traitements inimaginables, soit je vivrai dans le Jardin d’Eden près de la Fontaine de Jouvence ! Je ne vais jamais m’y retrouver… Il va bien falloir que j’appelle Chacha… » Forte de cette bonne résolution, Juliette téléphone à sa fille pour lui parler du cambriolage de Germaine et de ses craintes. Si cela lui coûte beaucoup, notamment parce qu’elle ne veut pas causer plus d’inquiétudes que nécessaire à sa famille, elle doit admettre que l’avis et la présence de Charlotte la rassureront dans cette épreuve. Entreprendre les démarches vers l’abandon de son cher quotidien lui crève le cœur mais, depuis que son amie lui a raconté l’agression qu’elle a subie dans sa propre maison - « Sa propre maison !!! » pense-t-elle à voix haute, indignée -, elle dort mal. Et, bien sûr, plus elle dort mal, plus ses douleurs la dérangent dans la journée, ce qui n’arrange pas ses difficultés à se déplacer.

« Oh maman… Je sais combien cela doit être difficile pour toi… » lui répond sa fille, compatissante « Mais ne t’inquiète pas, nous allons chercher ensemble l’endroit le plus adapté et le plus agréable possible. C’est toi qui choisiras de toute façon, tu sais bien qu’il est hors de question de te laisser quelque part si tu n’es pas d’accord. » Sa fille est sincère tout en paraissant soulagée. Juliette, un regain de fierté dans la voix, lui répond qu’elle a déjà commencé à se renseigner toute seule et qu’en tous les cas il faudra que Damien, son coiffeur, puisse venir lui faire ses mises en plis car elle refusera catégoriquement que quelqu’un d’autre touche à ses cheveux. Charlotte ne peut s’empêcher de sourire en lui répondant qu’elles feront ce qu’elles pourront à ce sujet, mais que cela dépendra de la localisation de l’établissement, de Damien qui ne pourra peut-être plus s’occuper d’elle dans ces conditions, qu’il existe d’autres coiffeurs tout aussi doués… Mais Charlotte reste intraitable : elle acceptera de partir de chez elle seulement et seulement si Damien continuera à la faire belle. « J’ai bien compris que je n’étais plus qu’une veille femme rabougrie et inutile mais je ne vais pas renoncer à m’apprêter parce que je pars en maison de retraite !!! » Charlotte cède, du moins le temps de la discussion, pensant à part elle qu’elle pourra toujours revenir sur le sujet en temps utile. Elle est certes inquiète de ce nouveau départ pour sa mère mais sait aussi que c’est la seule solution afin qu’elle soit en sécurité tout en restant indépendante autant que faire se pourra. Depuis plusieurs mois, elle avait d’ailleurs commencé à rechercher des informations ici et là sur les différents EHPAD de sa localité et des environs, en toute discrétion évidemment. Sa hantise était devenue de découvrir la vieille dame sans vie ou blessée lors de l’une de ses visites. Elle se sent donc délestée d’une angoisse tout en étant heureuse de la confiance que lui témoigne sa mère sur un sujet aussi sensible. Après plusieurs semaines de recherches, de multiples coups de téléphone, de quelques discussions compliquées - notamment au sujet de Damien, Le Coiffeur – et de trois visites d’établissements, le choix s’était enfin arrêté sur un EHPAD qui permet aux résidents semi-valides de garder une part certaine d’autonomie grâce à des studios ou de petits appartements de deux pièces. De plus, cette structure bénéficie d’espaces verts et d’activités variées comme la peinture, la gymnastique ou des cours d’ornithologie.

Le jour du départ, Juliette se sent démunie et en proie à un profond chagrin. Charlotte a dormi à l’étage, dans l’ancienne chambre de ses parents, pour être auprès de sa mère dès le début de cette journée qui promet d’être lourde d’émotions. Alors qu’elle prépare un petit déjeuner composé de jus d’agrumes pressés, de pain perdu et de thé à la menthe fraiche, elle remarque les quelques larmes que sa mère verse en regardant le beau jardin qu’elle s’apprête à abandonner. La prenant dans ses bras dans un geste plein de tendresse, elle lui fait un bisou sonore sur la joue et lui propose de se mettre à table d’un ton enjoué. Évidemment, cela ne trompe ni la mère ni la fille, mais il est nécessaire de combler la morosité et les dernières réticences par autant de bonne humeur que possible. Juliette tente de prolonger le petit déjeuner, et donc de retarder le départ. Elle raconte force anecdotes sur sa vie dans la maison avec son Edmond, puis souhaite que sa fille vérifie si un certain livre est bien dans ses bagages, ensuite lui demande - une fois encore - si la connexion wifi de l’établissement est bien assurée en lui expliquant - une fois encore - qu’elle veut impérativement suivre les news letters de ses sites de jardinage : « parce que, je veux bien admettre que je suis bonne à placer en maison de retraite mais je sais vivre avec mon temps, moi, ma Chacha ! Et ne me regarde pas comme cela ! Je sais pertinemment que je t’ai déjà demandé plusieurs fois ! Je ne suis pas gâteuse, je veux juste être certaine de pouvoir tout de même conserver quelques-unes de mes habitudes. »

Après une courte pause, le temps d’un soupir : « Oh ma Chacha… Mais regarde tout ce que je quitte aujourd’hui… Arrête de vieillir, ma grande ! Je t’interdis de vieillir ! Et je ne dis pas cela pour plaisanter ! Regarde ce que je suis devenue… D’ailleurs, en parlant de vieillerie : est-ce que Dédé est bien installé dans ton coffre ? Il a tendance à prendre de la place, le coquin ! » L’ironie de sa mère arrache un sourire à Charlotte touchée par ces mots doux-amers.

Il est temps de grimper dans le grand véhicule familial. « Outch… Il va bientôt devoir installer un treuil sur cette voiture pour me hisser à l’intérieur ! D’accord, il y a de la place pour Dédé et mes bagages, mais, avec mes petites pattes toutes raides, comment veux-tu que je parvienne à escalader ce char ? … Non ! Ne m’aide pas ! Je vais y arriver toute seule… Outch… Voilà ! Tu vois ! J’arrive encore à faire des acrobaties ! Et sans tomber cette fois ! Héhé ! » ricane-t-elle. Ayant toujours été très proche d’elle, Charlotte sait que plaisanter est le mécanisme de défense favori de sa mère surtout lorsque cette dernière ne veut pas inquiéter sa famille. Elle se souvient encore du coup de téléphone de l’urgentiste qui s’était occupé de Juliette après sa chute dans les escaliers : il lui avait dit qu’elle souffrait d’une fracture inquiétante surtout pour une personne de son âge. Elle l’avait alors entendue crier derrière lui qu’elle lui tirerait bien les oreilles pour avoir osé parler de grand âge à propos d’une femme encore jeune et alerte comme elle.

Malgré les doutes et le chagrin, l’installation de Juliette se déroule bien. L’établissement étant situé un peu en dehors de la ville dans laquelle réside Charlotte, plus près cependant que n’était située la maison familiale. Cela leur permettra de conserver leurs rendez-vous hebdomadaires qu’elles auraient eus beaucoup de mal à sacrifier et de s’accorder parfois quelques escapades urbaines. La sémillante nonagénaire emménage ainsi dans un appartement de deux petites pièces en rez-de-chaussée, agrémenté d’une petite terrasse sur laquelle elle a pu installer deux rangs de jardinières. Ainsi, elle pourra continuer à faire pousser fleurs et plantes aromatiques, l’une de ses activités favorites. Cela étant, craignant avec raison que le dépaysement de sa mère ne soit trop dur à surmonter, Charlotte vient la visiter tous les jours durant les premières semaines. Progressivement, elle espace un peu ses visites : elle a pu constater que Juliette trouve ses repères et fait des connaissances avec bien plus d’aisance que la vieille dame ne veut bien l’admettre.

Trois semaines après son emménagement, Juliette demande à sa fille de l’emmener en ville parce qu’il lui manque des choses in-dis-pen-sables comme des serviettes de toilette – des bleues, car elle n’aime pas les blanches que sa fille avait mis dans ses bagages malgré ses recommandations - et un livre sur les simples utilisés comme plantes médicinales au Moyen-Âge découvert dans la news letter de Jardinsetplumes.com ; en outre, elle souhaite passer au salon de coiffure de Damien afin de prendre un rendez-vous pour sa prochaine mise en plis. Charlotte n’est pas totalement dupe et devine que sa mère a sans doute surtout besoin de sa présence et de se sentir active. C’est donc avec joie qu’elles conviennent de partir en quête de tous ces petits riens le lendemain en fin de matinée. C’est cependant avec humeur que Juliette découvre alors le véhicule de sa fille. Il s’agit d’une petite voiture prêtée par le garage automobile d’Angélique, une amie de Charlotte : le « char, » comme l’appelle la vieille dame, est en réparation. « Mais ! Comment vas-tu mettre Dédé dans ce petit coffre !? Et, comment vais-je rentrer là-dedans sans tomber à la renverse !? Autant le char était bien trop haut pour mes petites jambes, autant ce clapier à roulettes est vraiment trop bas. Outch… Mais non, je ne râle pas… Enfin… Si, d’accord, je râle un peu, c’est vrai… Mais tu sais bien comme c’est devenu difficile pour moi. Moi qui avais de si jolies gambettes, si agiles ! Je t’ai déjà raconté combien ton père aimait me regarder et me faire danser ? Oui ? Et bien je vais te le raconter quand même encore une fois, le temps de m’encastrer là-dedans… »

Choix 1

Pour se remettre de tous ces bouleversements, Juliette propose à sa fille d’aller déjeuner en ville.

Choix 2

Il manque des affaires à Juliette pour parfaire son emménagement : sa fille lui propose d’aller faire les boutiques