Juliette 13

Ayant encore un peu de temps, Juliette demande à Serge de la conduire dans le hall principal

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« Merci de votre courtoisie, Serge. Il me semble que l’heure du petit-déjeuner n’a pas encore sonné. Je pensais rejoindre le hall principal et la salle commune de discussion afin de me familiariser avec ce bâtiment un peu tentaculaire. Comme vous le suggérez, peut-être pourrais-je y faire connaissance avec certains de mes nouveaux voisins. Dans mon village, tout le monde se connaissait, cela va me manquer… J’espère pouvoir trouver ici aussi un peu de convivialité. » Serge lui assure qu’elle découvrira très certainement des personnes intéressantes au sein de l’établissement. Il ajoute que, pour s’y rendre sans encombre, il lui suffit de suivre les bandes bleues qui courent le long des murs. La signalétique de couleurs fut choisie pour faciliter l’orientation des personnes ayant perdu la capacité de lire « ou pour les dames un peu distraites » ajoute-t-il avec un clin d’œil. S’assurant qu’elle puisse se débrouiller seule, il entreprend de conduire Fernand au réfectoire dont le repère à longer est rouge.


Juliette suit consciencieusement les bandes bleues en longeant les murs et parvient dans le grand hall de l’entrée principale qu’elle reconnaît immédiatement. Large, les murs immaculés, éclairé par de larges fenêtres ouvrant sur une courte allée bordée d’arbres conduisant à un parking destiné aux visiteurs, cet espace lui paraît plus froid que lors des visites préalables à son installation. La solitude et l’appréhension de sa première journée en tant que résidente doit être pour beaucoup dans ce sentiment. Un guichet d’accueil est aménagé à droite de la porte, mais, à cette heure matinale, personne n’y est encore posté. Une salle s’ouvre de part et d’autre du hall, il s’agit de deux salles communes dévolues à la détente ou, dans certains cas, aux visites des proches. Juliette opte pour celle de droite et y pénètre avec un sourire un peu timide. Quelques tables rondes sont disposées de manière à permettre de s’y installer pour lire le journal ou se rassembler pour converser. Autour de l’une d’entre elles se trouve un groupe de résidents concentrés sur une partie de cartes. Plus loin, d’autres, en fauteuil roulant, sont installés face aux fenêtres. « Ces derniers n'ont l’air d’être très vivaces… Je vais les laisser tranquilles. En revanche, je vais tenter ma chance auprès de ces joueurs de cartes à l’air sympathique. » se dit-elle. Elle lance alors d’une petite voix mais sur un ton qu’elle souhaite enjoué : « Bien le bonjour, Messieurs ! Puis-je vous déranger le temps de me présenter ? Je viens d’emménager. » Personne ne prête attention à elle. Aucun ne daigne même se tourner vers elle. « Bien, bien, bien… Sur quels malotrus suis-je donc tombée ? Messieurs ? Ouh ouh ! Messieurs ? » Ses 1m55 n’aidant en rien ses efforts pour paraître imposante, elle carre ses épaules, se drape dans sa superbe et se poste de manière à ce qu’il leur soit impossible de l’ignorer. Enfin les messieurs lèvent les yeux vers elle. L’un d’eux replonge le nez dans son jeu immédiatement, les autres esquissent un sourire et lui font un petit signe de la main avant de se regarder les uns les autres et de se remettre à contempler leurs mains et de choisir une carte chacun à leur tour. Désarçonnée et contrite, elle se détourne avec autant d’incompréhension que d’amertume. « Eh bien, mon Dédé, si je ne dois compter que sur toi pour me faire la conversation et me tenir compagnie… Je n’aurais pas dû partir de chez moi. » Poussant Dédé comme si ce dernier était un rempart contre l’infortune, elle retourne dans le hall principal dans lequel une jeune femme l’accueille avec un sourire et un accent oriental chaleureux. « Bonjour chère Madame, vous êtes nouvelle parmi nous ? Je ne vous ai jamais rencontrée. Moi, c’est Fatima, aide-soignante. Puis-je vous aider ? » Juliette lui explique que Serge lui a conseillé de fréquenter les salles communes situées près du hall principal afin de faire quelques connaissances avant d’aller prendre son petit-déjeuner. Elle termine en lui expliquant qu’elle se trouve extrêmement choquée par le manque de bienséance des résidents installés dans la salle voisine. La jeune femme rit avec bienveillance et lui explique qu’il s’agit d’un groupe de résidents devenus totalement sourds avec l’âge : ils se sont vite soudés en un collectif de joueurs de cartes très matinaux, ayant des habitudes immuables, très aimables mais enfermés dans leur silence et leur complicité. Ils ne donnent réellement une chance de les connaître qu’au personnel soignant ou aux résidents connaissant le langage des signes. Aussi ne fallait-il pas que Juliette prenne leur attitude pour un manque de civilité. Fatima l’encourage à continuer son exploration en se rendant dans la salle commune située de l’autre côté du hall. « Vous verrez, je suis certaine que vous allez y rencontrer une dame avec qui le courant va passer rapidement. Vous ne pourrez pas la manquer. Je suis certaine que Serge a pensé à elle en vous envoyant ici. Hahaha ! Venez avec moi. »


La seconde salle commune, aux murs de couleur lavande, est aménagée avec quelques fauteuils et des tables basses sur lesquelles des journaux et magazines sont exposés à la destination des résidents et visiteurs. Fatima guide Juliette vers une femme aux cheveux de neige serrés dans un chignon impeccable et à l’allure extrêmement soignée. Celle-ci est plongée dans les journaux d’actualité, les sourcils froncés par la concentration. « Bonjour Madame Claudette. Excusez-moi de vous déranger dans votre lecture. Je vous présente une nouvelle résidente : Juliette. Elle vient d’emménager dans le même bâtiment que vous et je crois même que vous être voisine. C’est sa première matinée avec nous. Puis-je vous la confier ? Il faut que je m’occupe du groupe d’à côté et leur faire abandonner leur partie de cartes ne sera pas chose aisée ! Comme tous les matins ! » Dans un éclat de rire, elle quitte les deux femmes. Claudette replie et pose son journal puis propose à Juliette de prendre place dans le fauteuil voisin. « J’étais en train de lire les nouvelles de notre pauvre monde. Je ne sais pas ce qu’il nous réserve mais plusieurs articles parlent d’épidémie, voire de pandémie : une sorte de grippe sévère venue de Chine ! Comme si nous n’avions pas assez à faire avec les guerres et les problèmes d’écologie ! Veuillez m’excuser, je prends tout cela très au sérieux et me sens un peu préoccupée par tout cela. Cependant, il semble que notre grande nouvelle du jour soit votre arrivée ! Dites-moi tout, si vous voulez bien : comment êtes-vous arrivée ici ? » Grâce à son aisance et son naturel, Claudette sait mettre Juliette à l’aise immédiatement. Cette dernière se présente sans ambages et lui explique sa décision toute personnelle de quitter sa belle maison et les cachotteries faites à sa fille. Impressionnée par la force de caractère et le courage de son interlocutrice, Claudette lui exprime toute sa sympathie et son admiration. « Sans l’aide de mon petit-fils, je n’aurais jamais pu entreprendre tout cela seule, même avec le renfort d’une association. Vous êtes un cas exceptionnel ici, croyez-moi ! Comment pensez-vous que votre fille entendra la nouvelle de votre emménagement ? Vous semblez très proches si je vous comprends bien. Elle risque d’être particulièrement abasourdie. » Juliette lui exprime ses craintes mais aussi la confiance qu’elle a toujours accordée à sa fille : « Ma Chacha me connaît. Elle sera perplexe, c’est certain, mais elle connaît sa vieille mère : je suis quelque peu têtue. « Butée » disait même mon Edmond. Cela avait l’effet de m’énerver ! Mais je dois avouer qu’il avait raison. Hihi ! »


Les deux femmes se découvrent de nombreux centres d’intérêt communs et Juliette se laisse convaincre rapidement d’essayer les cours de dessin botanique et d’ornithologie en compagnie de sa nouvelle connaissance. Il est alors temps de se rendre au réfectoire sous peine de ne plus y trouver de confiture de figue, la meilleure d’entre toutes, distribuée avec parcimonie car il s’agit d’un délice concocté par Fatima à destination des résidents. Cependant, que la nouvelle pensionnaire ne s’inquiète pas, elle pourra quoiqu’il en soit s’attabler « à la table des jeunes. » Claudette lui explique qu’elle et ses amis, ayant encore toute leur tête, ont pris l’habitude de prendre leurs repas ensemble. « Vous aurez constaté que tous types de personnes sont rassemblés ici : des plus handicapés aux plus vifs d’esprit… bien que la vieillerie nous rende moins autonomes. C’est parfois difficile de côtoyer celles et ceux qui ne sont même plus capables de se nourrir seuls. Ne soyez pas choquée, mais, avec mes amis, nous les appelons les légumineuses… » Juliette ne peut s’empêcher de sourire. « Ce n’est pas méchant mais un peu d’ironie et d’humour noir permet de dédramatiser tout cela. » Une fois dans le réfectoire, Claudette guide Juliette vers la table du fond, l’aide à ranger Dédé le long du mur près d’une chaise libre et la présente à la petite assemblée. « Voici Juliette à qui je vais laisser la parole. Cela étant, je me porte d’ores et déjà garante de sa personne pour qu’elle soit acceptée dans notre cercle. Hihi ! » Si elle est un peu intimidée, la vieille dame reprend confiance et explique la manière dont elle a quitté sa maison et dit quelques mots sur ses passions pour l’art, les plantes, les voyages… » Son voisin, un certain Roger, un octogénaire charmant, se décrit comme son voisin de l’étage supérieur et s’excuse par avance si son violon venait à la déranger : ancien virtuose de cet instrument, il n’a jamais pu se résoudre à abandonner sa passion et joue parfois fenêtres grandes ouvertes sur le parc. Juliette se montre au contraire ravie, mais lui affirme, d’un air faussement sévère, qu’elle ira se plaindre de lui si trop de fausses notes viennent heurter sa sensibilité. Claudette et ses amis lui assurent qu’elle ne risque rien et que chacune des envolées musicales de Roger est un récital digne des plus grands. Le petit-déjeuner se déroule au-delà des attentes de Juliette pourtant refroidie par ses premières rencontres.


Une fois la collation terminée, Claudette et Juliette, accompagnée de Dédé bien sûr, réintègrent le bâtiment A. Elles sont voisines de palier et, lorsque Claudette ouvre sa porte, une boule de poils ronronnante se précipite entre leurs jambes et se frotte allègrement à leurs chaussures et aux roues de Dédé. Il s’agit de Lila, dite La Créature, une chatte de race Sacré de Birmanie aussi belle que câline et espiègle malgré son grand âge à elle aussi. Après cette dernière présentation, il est temps pour Juliette de téléphoner à sa fille pour la prévenir de son déménagement.


Armée des encouragements chaleureux de Claudette, Juliette compose le numéro de sa fille. « Coucou ma Chacha ? Assieds-toi, s’il te plaît, il faut que je te fasse part d’une chose très sérieuse. » Charlotte, immédiatement très inquiète, a peur que sa mère ait eu un autre accident ou qu’elle ait peut-être été victime d’un cambriolage violent comme son amie Germaine. Juliette lui demande de cesser tout de suite ses questions et d’écouter attentivement en prenant la peine de s’asseoir. « Tu es assise ? Non… Je suis certaine que non ! Tu dois être debout toute raide, les yeux fixes, en t’attendant au pire. Alors, calme-toi et assieds-toi. Bon, alors, par quoi commencer ? Tout d’abord, concernant la maison, je ne veux pas que tu la vendes, en tout cas pour le moment. J’ai eu une belle une vie et ai les moyens de m’en sortir seule pour le moment tout en conservant mon bien. Chut ! Laisse-moi terminer, s’il te plaît. Alors… je vais te l’annoncer tout de go, il n’y a pas d’autre façon de faire : j’ai déménagé dans l’EHPAD de la rue des Églantines hier soir. »


Charlotte reste sans voix. Heureusement, elle a écouté les directives de sa mère et s’est assise dans l’attente de l’annonce importante. « Écoute, ma Chacha, ne m’en veux pas. Il s’agit sans doute de ma dernière preuve d’indépendance. Il fallait que j’entreprenne tout cela seule. J’ai été aidée par une association, les « Seniors d’or. » Il faudra d’ailleurs envoyer des chocolats à Marina, la bénévole qui m’a aidée à choisir l’établissement puis à déménager. J’aimerais que tu viennes voir mon petit appartement demain après-midi et je te ferai tout visiter. Ce n’est pas parfait mais il y a des activités idéales pour moi, j’ai pu emporter mes plantes en pots et jardinières. Si nous le souhaitons -et que nous en sommes capables évidemment-, nous pouvons même aider à la cuisine ; il y a un potager qui procure des légumes frais d’ailleurs. Il y a aussi des espaces verts, juste devant ma petite terrasse. Par ailleurs, ce matin, j’ai rencontré ma voisine de palier avec qui je m’entends très bien. Ne t’inquiète pas, ça ira. Et je ne serai plus un poids pour toi. Tu n’auras plus besoin de me faire à manger ou de m’aider avec le jardin. Par contre, j’espère bien que tu continueras à venir me voir les lundis et vendredis comme toujours ! » Charlotte, interloquée mais très fière de sa mère qui, à 92 ans, est parvenue, sans son soutien, à s’imposer un tel changement de vie, promet à la vieille dame si tenace de venir visiter son nouvel appartement et les locaux de l’EHPAD le lendemain.


Le temps passe : Juliette suit les cours de dessin, apprend à reconnaître le chant de chaque oiseau du parc, aménage son intérieur à son image et entretient ses relations avec le groupe « des jeunes. » Claudette devient une véritable amie, tout comme Roger avec qui elle a de longues conversations sur la musique qu’ils aiment autant l’un que l’autre. Tous trois deviennent rapidement inséparables partageant leurs repas, des parties de scrabble aux scores serrés ainsi que leurs joies, leurs peines et leurs préoccupations. Leur vivacité et leurs tempéraments complémentaires leur procurent mutuellement soutien et opiniâtreté. En outre, ils ont chacun la chance de pouvoir compter sur leur famille contrairement à beaucoup de résidents esseulés.

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scénario par

Mme Gaudé Jacqueline, Mme Obriot Renée, Mme Gasquere Yvonne, Mme Kahl Madeleine, Mme Cereda Andrée, M. Nicolas André, M. Berne Michel, Mme Becker Léa

avec le soutien de

l'animatrice du GIP Grandir et Vieillir en pays de Colombey

mise en texte

Apolline Marie HUIN

illustrations

Constance HUIN