Juliette 10

Juliette décide de continuer ses achats envers et contre tout.

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« Allez, je ne vais pas baisser les bras pour si peu. Les gens sont devenus fous et cette ambiance grossière ne me plaît guère, mais j’ai une liste de choses importantes à acheter ! Je serai bien contente d’ouvrir mes paquets et de tout ranger proprement une fois dans ma petite chambre. Et puis, je ne peux pas faire ça à ma Chacha : elle vient me chercher, m’emmène partout, je ne vais pas faire ma mamie grincheuse et capricieuse en décidant de rentrer maintenant. Haut les cœurs, les serviettes bleues dont j’ai tellement envie sont à portée de mes petits sous et j’ai aussi un cadeau d’anniversaire à faire. » Armée de cette pensée, elle se redresse à nouveau, inspire bien fort et cramponne Dédé de toutes ses forces : « Allez, ma Chacha ! C’est parti ! S’il faut, je leur roule dessus ! »

Charlotte trouve sa mère aussi époustouflante que désarmante lorsqu’elle la voit passer ainsi de l’inquiétude, le visage figé et les yeux fixes, à la plaisanterie enjouée et à la détermination la plus solide. La fille accompagne donc la mère jusqu’à l’enseigne « Linge & Maison. » L’atmosphère proprette de la boutique et son parfum de lavande les apaisent immédiatement. Elles s’absorbent bientôt dans le choix de serviettes de toilette (bleues, bien évidemment), de draps aux teintes de fruits rouges et de plaids à la texture duveteuse. Elles devisent à nouveau sereinement. Juliette profite de cette ambiance beaucoup plus calme pour donner des nouvelles de Germaine : son amie se remet du cambriolage dont elle fut victime mais ne souhaite plus vivre seule. Elle s’est donc également décidée à entreprendre des démarches pour entrer en EHPAD. Heureusement pour elle, elle bénéficie de l’aide éclairée de son fils Gilles qui a demandé un congé exceptionnel à son entreprise pour rester encore quelques semaines auprès d’elle. Bien sûr, les deux amies espèrent qu’une place sera disponible dans le même établissement que celui dans lequel réside Juliette. De fil en aiguille, la mère raconte sa nouvelle vie et son adaptation à son nouvel environnement. Si Charlotte perçoit encore de la nostalgie dans la voix de son ainée, elle décèle également un peu d’enthousiasme alors qu’est abordé le sujet des activités proposées par l’institution. Juliette va sans doute s’inscrire, en compagnie de sa voisine Claudette, aux cours de dessin botanique et d’ornithologie lorsque ceux-ci auront lieu au sein des espaces verts du centre – il n’est évidemment pas envisageable de partir courir la forêt en quête de troglodytes mignons avec le rollator. Une fois leurs articles réglés, elles pénètrent à nouveau dans la foule et le tapage.

Quelques dizaines de mètres plus loin se trouve une boutique de produits de beauté et soins à base d’ingrédients naturels proposant la gamme de chez « Provence, » leur marque favorite. Les deux femmes ont pris l’habitude d’acheter leurs shampoings, crèmes pour le visage et le corps et autres baumes dans cette marque investie dans l’écologie et la connaissance des plantes. Si la boutique semble très accueillante depuis l’extérieur, une vague de chaleur les happe dès l’ouverture automatique des portes. Juliette est un peu étourdie par la différence notable de température et porte spontanément la main à son front. Une jeune femme soignée les accueille et, ayant noté le mouvement accablé de la vieille dame, s’excuse pour la chaleur due à une panne de ventilation. Elle leur propose deux petites serviettes imprégnées d’eau de rose au cas où elles souhaiteraient se rafraichir la nuque. Le geste est apprécié par les deux femmes qui décident de rester mais en allant à l’essentiel afin de sortir rapidement de cette fournaise : la crème pour le visage de Juliette - « indispensable pour garder mon teint de jeune fille » se plaît-elle à préciser - et le soin pour mains sensibles pour Charlotte.

Juliette demande alors à sa fille où trouver une « Poupée Pétale. » En effet, dans quelques jours, Suzanne, son arrière-petite-fille fêtera ses 3 ans et elle avait pris ses renseignements directement auprès du père de la petite, Timothée, le cadet de Charlotte. D’après son petit-fils, depuis quelques temps, la petite dernière de la famille n’avait de cesse de réclamer ce jouet. Juliette avait fait promettre aux parents de ne pas lui céder : ce serait « Mamiliette » qui se ferait une joie d’offrir la poupée, en l’envoyant dans un colis jusqu’en Grèce là où réside toute la famille. Elle avait également fait promettre que le colis ne serait ouvert que lors d’un appel « en visio » qu’elle prendrait sur son ordinateur afin de pouvoir assister au déballage du précieux présent. Cette arrière-grand-mère attentionnée entreprend alors de faire un résumé de sa discussion avec les parents de Suzanne à Charlotte, résumé qui aurait pris sans doute plus de temps que la discussion elle-même si elles n’étaient arrivées devant le magasin de jouets. Situé dans la même aile de la galerie marchande que la précédente, la boutique est également surchauffée. De plus, comme tous les samedis après-midi, nombre de familles se promènent dans les allées : qui sermonnant un garnement qui avait fait tomber une pile de jeux de société, qui cherchant désespérément une fratrie occupée à jouer à cache-cache dans les rayons, … Ici, un petit garçon tire les couettes de sa sœur pour la faire pleurer ; là, deux préadolescentes font des selfies devant des amas de peluches en poussant des couinements, de contentement semble-t-il, suraigus. Une musique très forte et rythmée rivalise de volume sonore avec celle, différente, des allées de la galerie. C’en est trop… Juliette commence à voir des points noirs danser devant ses yeux et à sentir ses jambes s’engourdir. Elle parvient à agripper la manche de Charlotte et à lui dire d’une voix faible « Outch… Chacha ? Je crois que je vais tomber dans les mirabelles… » Même dans ces circonstances, Juliette parvient à utiliser ses expressions personnelles pleines d’humour.

Charlotte comprend immédiatement que sa mère se sent mal et risque de faire un malaise. Elle pousse alors sans ménagement l’une des deux adolescentes aux ricanements stridents, tout en s’excusant sèchement pour rester correcte, et attrape deux des jouets moelleux afin de pouvoir les placer sous la nuque et les pieds de la vieille dame tout en la retenant d’une main ferme. Avec précaution, grâce à l’aide de sa fille et du gérant de la boutique, Juliette est allongée. Il faut intimer aux curieux qui commencent à s’agglutiner autour d’elles de s’éloigner pour laisser respirer la pauvre Juliette au visage défait. Quelqu’un propose d’appeler les secours. Aussitôt, comme ressuscitée, Juliette se fait entendre : « Non ! PAS le SAMU ! » Puis d’une voix plus faible : « C’est juste un petit malaise due à la chaleur, au bruit… et à toute cette pagaille… » ajoute-t-elle avec un vague signe de la main en direction des enfants turbulents. « C’est déjà en train de passer… » Charlotte rassure l’assemblée de clients et vendeurs, mais demande qu’on lui trouve un verre d’eau fraiche rapidement afin que sa mère puisse s’hydrater. Juliette reprend déjà des couleurs et tente de se redresser malgré les conseils de sa fille. « Bon… J’ai encore fait mon intéressante… Ce n’est pas grave, ma Chacha, ne t’inquiète pas. Mais surtout que personne n’appelle le SAMU ! Je n’aime pas les urgentistes : ils me traitent de vieille et veulent m’enfermer à l’hôpital. » Charlotte sourit malgré sa frayeur et comprend qu’encore une fois derrière cette façade pleine d’autodérision se cache une véritable crainte dans le cœur de sa mère. On apporte enfin un gobelet d’eau fraiche à Juliette qui peut progressivement, s’asseoir puis être confiée à un Dédé sécurisant afin de se remettre debout. Il est devenu évident qu’il est temps de raccompagner l’arrière-grand-mère épuisée dans son nouveau foyer.

Sur le trajet du retour, Juliette ne parle pas. Le visage fermé, elle regarde le paysage urbain défiler sous un regard absent. Sa fille se doute de ce qui hante cette femme si vive, drôle et têtue : approchant des 100 ans, elle se sent enfermée dans un corps devenu fragile. Charlotte essaye de la dérider en lui demandant quels livres elle avait achetés au début de leur aventure. Juliette lui répond sur un ton distrait puis, brusquement, se tourne vers elle pour la regarder d’un air consterné : « Mais ! Quand on y pense !? Pourquoi, dans ces endroits aux dimensions invraisemblables, est-ce qu’ils ne programment pas des demi-journées spécialement pensées par les personnes handicapées, âgées ou autistes par exemple ? Les dimanches matin, tiens ! Après tout, cela créerait des emplois, nous ne gênerions personnes, et, surtout, personne ne nous gênerait. Enfin… J’imagine que ce n’est pas demain la veille qui nous pourrons bénéficier de ce genre de commodités… » Elle tapote la main de Chacha affectueusement en lui demandant de ne pas s’inquiéter puis elle s’abîme à nouveau dans ses pensées. Elle ne pensait jamais être impatiente de retourner à l’EHPAD : après ces mésaventures, elle ne rêve que de réintégrer son minuscule appartement bien propre et bien rangé et de pouvoir s’allonger un peu au calme, au milieu de ce qui lui reste d’objets familiers.

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