Charlie 14

Charlie se fait belle malgré son appréhension

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Tel un tourbillon de grâce, Nathalie sort de la salle de bain dans sa robe rouge. Elle voit Charlie déplier sa précieuse robe violette. « Mais c’est charmant, ça ! J’adore la couleur ! Tu nous avais caché cela ! Allez, file à la douche, j’ai hâte de te voir avec cette robe sur le dos. En attendant, il faut que j’arrive à faire quelque chose de mes cheveux et que je me maquille… » Charlie, un peu intimidée, mais encouragée par le naturel de sa camarade, se dépêche d’entrer dans la salle de bain, s’y enferme soigneusement et se délasse quelques minutes sous l’eau chaude. Elle se lave des tensions du voyage et de ses craintes. Une fois séchée, elle passe le tissu souple de sa belle tenue. Mais, horreur ! Elle n’avait pas pensé à la fermeture éclair ! La robe se ferme dans le dos et il lui est impossible de remonter le système de fermeture sans aide. Un peu gauchement, elle sort de la salle d’eau et demande à Nathalie, concentrée sur sa séance de maquillage, si elle vient bien l’aider à refermer sa robe. La jeune fille se retourne, et sans avoir l’air de prêter attention aux bourrelets du dos visibles dans l’ouverture du vêtement, elle remonte d’un seul geste la fermeture, ajuste un peu le tissu au niveau des épaules de son compagne de chambre, avant de se précipiter à nouveau devant son miroir pour terminer d’allonger ses cils au mascara. Charlie se regarde dans le miroir de la penderie. Elle se trouve monstrueuse. Une véritable montgolfière ! Elle soupire, tire un peu sur la jupe, tente de remonter le décolleté et finit par dire qu’elle va enlever « cette toile de tente. »


Nathalie se retourne et la jauge du regard. Elle s’approche d’elle et la fait se tourner d’un côté, de l’autre, se recule un peu avec une moue réfléchie. « N’importe quoi ! Il faut juste un p’tit truc en plus… Hummm… Attends… Ah ! Je sais ! » Elle ouvre le placard pour fouiller dans ses foulards. « Oh ! Arrête donc de tirer sur cette robe et de vouloir remonter son décolleté. Ca ne sert à rien ! Rhooo ! Et puis, tu as la chance d’avoir de la poitrine, toi, au moins ! Moi, je suis plate comme une limande et je pense que ce sera à vie… si j’en crois ma mère, en tout cas… Ah ! Ça y est : j’ai ce qu’il te faut ! » La belle élégante sort un foulard blanc de l’étagère sur laquelle doivent être disposés au moins une vingtaine de ces accessoires qui lui sont indispensables. Elle se place devant Charlie qui se sent désespérément impuissante et volumineuse. Avec dextérité, Nathalie enroule le corps de sa ronde amie dans le foulard aussi léger que long. Charlie geint : « Mais arrête, tu ne vas pas me mettre ça autour du ventre ! Je vais ressembler au Monstre de la cour du roi d’Espagne… Je vais être ridicule… » Nathou s’arrête, la regarde droit dans les yeux et lui rétorque avec assurance : « Penses-tu vraiment que je ne sais pas ce que je fais ? Des années que je travaille mon look et que j’essaye de ressembler à quelque chose ! Non, mais, oh ! Laisse-moi donc faire et attends de voir. » Elle se met à tourner autour de Charlie pour placer le foulard à la manière d’une ceinture d’époque empire, sous la poitrine, en un large bandeau retenu par un flot vaporeux dans le dos. « Ah ben voilà ! C’est cela qu’il manquait ! Regarde : ton décolleté est mis en valeur, juste ce qu’il faut…. N’y touche PAS !!! Rhooo ! Regarde : ton ventre, lui, se perd sous le tissus ample et léger de la jupe : le tour est joué ! Maintenant, viens ici : make up ! Si, si, si ! Make up ! Ne bouge surtout plus… » Assise de force sur la chaise de la chambre, un eye-liner déjà trop proche de ses yeux pour pouvoir s’échapper, Charlie finit par se laisser faire. D’ailleurs, elle doit s’avouer que c’est très agréable de s’apprêter en compagnie de quelqu’un qui s’y connaît en mise en beauté, et sans être jugée… au contraire !


Au bout de moins de 10 minutes, Nathalie se redresse, estime son travail réalisé sur le visage de Charlie, la remet debout, la retourne et la pousse devant le miroir. Le choc ! La jeune fille brimée, insultée, jugée, notamment par sa mère et sa sœur qui lui ont toujours interdit tout maquillage et jolie tenue, se trouve devant le reflet … d’une belle adolescente. Très ronde, c’est un fait. Mais très jolie. Le foulard passé en large ceinture par Nathalie permet au tissu de masquer ses formes tout en les mettant en valeur au bon endroit. Et ce visage ?! Est-ce le sien ? Nathalie est parvenue à souligner les yeux clairs de Charlie de manière à ce que l’on ne voie plus qu’eux : juste des yeux d’un bleu profond soulignés de noir. Le rouge à lèvres « soleil couchant » lui dessine une bouche rieuse aux contours parfaits. Même elle ne prête plus attention à ses grosses joues rouges qui d’ordinaire mangent son visage. Elle sourit, les larmes aux yeux. « Teu teu teu ! Pas de larmes ! Le maquillage est water proof mais tout de même ! Bon, alors, qu’en penses-tu ? Nous allons être les reines du bal ! Hihi !! Quand tu auras fini de t’admirer, il faudra descendre rejoindre les autres, Miss ! » Avec un petit coup de coude complice, Nathalie replace une petite boucle dans le foulard de ses cheveux et attrape son sac à main. « D’ailleurs, si tu veux le rouge à lèvres que je t’ai mis, je peux te le donner. Ce n’est pas ma couleur mais il te va super bien. Tu le veux ? » Sans attendre la réponse, Nathou le place dans le vanity de sa voisine de chambre. Charlie reste sans voix et parvient non sans mal à s’arracher à son reflet.


Nathalie la presse de descendre : l’heure tourne et le dîner va bientôt être servi. « Et puis, tu ne penses pas qu’il faut faire profiter l’assemblée de ce résultat ? Héhé ! On va scotcher tout le monde, tu vas voir ! » Charlie la remercie d’une voix un peu absente. Personne n’a jamais pris le temps de la mettre en valeur, de la maquiller, de l’aider à s’habiller pour se sentir jolie. De la part de la fille la plus populaire du lycée, ce geste lui semble irréel, d’autant plus qu’il fut spontané, rapide, efficace et sans ambages. Elle rit et demande à celle qui semble pouvoir devenir une amie : « Mais où as-tu trouvé un foulard assez long pour faire deux fois le tour de ma circonférence et d’en faire un flot qui me tombe sur les reins ? Je ne savais même pas que ça existait ! » Sa camarade la regarde avec amusement et lui assure que, lorsque l’on sait faire les boutiques, on trouve absolument tout : une garde robe digne de ce nom se doit d’ailleurs de contenir absolument tout ce qui peut être potentiellement un ami du Style. Elle ajoute que, si Charlie le souhaite, elle pourra lui montrer où dénicher ce genre d’accessoires qui parfait une tenue, et pour presque rien ! Faire les boutiques avec Nathalie ? Euh… Mais qu’est-il en train d’arriver ? Charlie est aussi ravie que perplexe. Tout va un peu trop vite pour elle… mais elle se trouve si jolie ! Elle est tellement reconnaissante envers sa compagne de chambre qu’elle avait jugée bien trop rapidement comme une vilaine peste arrogante.


Les deux adolescentes prennent l’ascenseur et parviennent au rez-de-chaussée. Les portes s’ouvrent devant Antoine, son meilleur ami Alexandre, et les Siamoises qui discutent et qui les attendent. Nathalie prend fièrement le bras de Charlie qui commençait déjà à se recroqueviller sur elle-même et l’engage dans le hall en faisant signe de relever le menton. Éléonore et Camille sont bouche bée. Antoine s’approche pour donner le bras à Nathalie alors qu’Alexandre fait de même pour Charlie. « Eh bien !!! Whaaaa !!! Qu’est-ce que tu es belle, Charlie !? » Camille fait le tour de son amie et admire sa tenue. « Qu’est-ce que ça te va bien ! Il faut que tu te mettes en robe plus souvent, dis donc ! » Nathalie semble très fière du résultat obtenu sur sa camarade. Charlie, quant à elle, se sent tout à la fois heureuse, comblée et gênée d’être à nouveau le centre de l’attention. S’il est bien plus appréciable de recevoir des compliments que des insultes, lorsque l’on ne reçoit habituellement que les secondes, les premiers procurent des émotions mitigées. Est-ce sincère ? Le mérite-t-on réellement ? Sont-ce des moqueries déguisées ? Charlie n’a pas le loisir de s’appesantir sur ses craintes car le petit groupe doit se presser pour rejoindre le réfectoire.


Le dîner se déroule dans un joyeux tumulte de rires, de bavardages et de confidences plus ou moins discrètes. Petit à petit, mise en confiance par ses amies et le groupe d’Antoine et Nathalie, jugé inaccessible jusqu’à présent, Charlie se détend et commence à ressentir une certaine excitation pour la suite des évènements. Après un dessert souvent délaissé, parfois englouti très rapidement, tous les élèves se regroupent pour suivre Monsieur Martin. Le professeur affiche un air satisfait et guilleret. Madame Lacroix, la mine pincée et désapprobatrice, annonce qu’elle va se coucher et espère qu’aucun incident n’aura lieu durant la boum. Quant à Monsieur Schimdtberger, contre toute attente, il range son volume de l’Iliade dans la poche de sa veste et suit la petite troupe en esquissant quelques pas de danses ridicules.


A peine arrivés dans l’espace n’ayant de discothèque que le nom, le volume sonore et les choix musicaux, les élèves s’égayent entre le bar, les quelques canapés et la petite piste de danse. Ludivine est aux anges : Oscar vient de lui glisser à l’oreille qu’il aimerait « sortir avec elle ! » Avant de lui répondre, elle vient en faire part à ses amies tout en riant de manière un peu trop stridente pour être naturelle, puis elle trottine le rejoindre. Ils s’engagent tous deux sur la piste. Le DJ, l’un des serveurs du restaurant qui s’est attelé à la tâche sur la demande de Monsieur Martin, passe des tubes de musique grecque actuelle très similaires à ce que passent les boîtes de nuit françaises (hormis la langue des paroles, malgré tout faciles à comprendre : amour, fête, … le B.A.-BA des classiques). Charlie se laisse convaincre de suivre les Siamoises sur le dancefloor. Elles dansent, rigolent, font les belles et les folles. De son côté, Mattéo cherche à faire son intéressant, comme toujours. Il bouscule les filles, ricane en regardant les uns et les autres. Tout en chahutant près de la piste avec son inséparable acolyte, Kevin, il se rapproche du groupe d’amies et, hilare, crie « Tiens ! Une baleine !!! Eh ! Charlie ! Tu t’es déguisée !? » Éléonore, furieuse, s’approche de lui et lui rétorque qu’il doit dégager vite fait car tout le monde en a marre de ses méchancetés. Charlie, qui a cessé de danser, se recule et souhaite partir discrètement, ou disparaître tout simplement. Tout se déroulait si bien… Elle se sentait si bien, si jolie, intégrée aussi… Mattéo repousse Éléonore en lui disant de se mêler de ses affaires et commence à imiter le chant des baleines dans les modulations incertaines de sa voix en pleine mue discordante. Charlie sent le sol se dérober sous ses pieds mais fait mine de continuer à dansoter derrière le rempart de ses amies qui font front devant le comique de bas étage.


C’est alors qu’Antoine empoigne le col du mauvais blagueur. Mattéo, qui fait une tête de moins que le jeune athlète et ne peut rivaliser par sa musculature atrophiée de gameur fanatique avec l’immense champion, est obligé de faire face à l’imposant sportif. « Excuse-toi. Immédiatement. Qui t’a élevé ? On ne t’a pas appris qu’on ne manque pas de respect envers les femmes ? D’où est-ce que tu sors ? Maintenant, tu t’excuses et tu vas te coucher. Je pense qu’une bonne nuit de sommeil t’aidera à réfléchir. Compris ? » Mattéo bredouille un « Ouais, c’est bon, vas-y, lâche-moi… Pardon… c’est bon… » « C’est bon quoi ? Ce n’est pas à moi que tu dois des excuses, c’est à Charlie. » Antoine le pousse vers la jeune fille et lui flanque une petite claque indolore mais sèche sur le haut du crâne. « Mouais… Ben, j’suis désolé… Voilà quoi… j’rigolais… C’est bon, j’peux y aller ? » Antoine demande à Charlie s’il peut relâcher le piètre rigolo afin que ce dernier aille bénéficier d’une bonne nuit de sommeil qui lui remettra peut-être les idées en place. « C’est la demoiselle qui décide si c’est bon… Charlie ? »


Déconcertée, la jeune fille, demande à Antoine de relâcher sa prise sur Mattéo qui n’en mène pas large. Kevin, le fidèle larron, a fui la scène rapidement, laissant son mentor es railleries entre les mains du meneur de la classe. Antoine laisse filer son médiocre camarade et demande aux filles si elles veulent boire quelque chose comme si rien ne s’était passé. Alexandre et lui les invitent, c’est leur tournée ! Coca-Cola, jus d’abricot et autres limonades sont apportés galamment au petit groupe d’amies. Charlie est subjuguée par Antoine : c’est le Chevalier Blanc par excellence ! Elle a du mal à prendre conscience que le plus beau jeune homme du lycée vient de prendre sa défense. Nathalie lui donne un p’tit coup de fesse (taille 34) et lui fait un clin d’œil en lui murmurant à l’oreille : « Il est carrément parfait, ce mec… Je suis raide dingue de lui depuis la 5° ! je pense que, ce soir, il va enfin se passer quelque chose… Souhaite-moi bonne chance ! » Charlie ne peut que comprendre ce coup de cœur pour son sauveur. Elle-même rêve de lui, ne serait-ce que de lui parler, depuis la rentrée, sans en avoir eu le courage. Bien sûr, malgré les évènements de la soirée durant lesquels il s’est montré si courtois, si galant, elle se doute qu’il n’est pas pour elle… Mais il a pris sa défense ! Devant tout le monde !!! Et il lui a offert un Coca !!! Ce voyage scolaire est décidément plein de surprises ! Elle regarde avec envie Antoine et la belle Nathalie s’engager dans une salsa endiablée. Elle n’est pas prête à entreprendre quoi que ce soit de l’ordre de la séduction, consciente de ne pas connaître ses codes compliqués et d’en avoir été trop longtemps exclue. Sa mère lui a toujours répété que si elle trouvait un manutentionnaire qui voulait bien d’elle, elle en serait déjà ravie… Jennifer était promise à un avenir tellement plus brillant, bonne à marier, de par sa beauté, à un avocat ou un médecin !


Mais, ce soir, Charlie comprend qu’elle a le temps : le temps de se sentir belle, le temps d’apprendre à se mettre en valeur, le temps de plaire aux garçons, le temps de se faire des amies, le temps de changer si elle le souhaite, le temps de s’accepter ainsi si cela est son choix. Quoi qu’il en soit, elle continue à danser, à rire et à plaisanter avec les Siamoises, Ludivine, Nathalie et les garçons de la classe. En outre, comme le lui fait remarquer Camille, ne serait-ce pas Bruno, l’un des amis d’Antoine, qui la regarde avec insistance en souriant depuis un moment ?

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scénario par

Tristan, Perrine, Pauline, Charlotte, Maëlle, Louna, Justine

avec le soutien de

la documentaliste du collège Jacques Gruber Maya YASRI.

mise en texte

Apolline Marie HUIN

illustrations

Benjamin BERTHOLIN