Charlie 13

Charlie se rend à la soirée avec les autres

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Après quelques instants d’hésitation, Charlie répond à Antoine qu’elle n’est pas prête mais qu’elle descendra rejoindre la classe le plus rapidement possible. Avec envie, elle regarde ses deux camarades fermer la porte et les entend rire et discuter à travers la porte. Après tout, la journée a été longue, elle a faim, et ses copines seront présentes : pourquoi ne pas aller à cette soirée. Alors qu’elle se précipite dans la salle de bain pour se débarrasser de ses vêtements de voyage et de la transpiration de l’atmosphère pesante du bus, elle reçoit un SMS de Camille. Son amie lui dit qu’Éléonore lui a réservé une place à leur table et qu’elles n’attendent plus qu’elle. Elle ajoute dans son message : « PS : si tu voyais Monsieur Martin ! Il a réussi à nous organiser une petite soirée ! Il est tout fou et fait des imitations à la table des profs ! » Charlie ressent une pointe d’excitation toute adolescente, d’une adolescente normale, qui va aller manger avec ses amies puis à une boum ! Elle se savonne, se sèche, se parfume, attrape des vêtements au hasard, les repose… Mais qu’est-ce qu’elle va donc bien pouvoir mettre ? Elle a bien emporté une jolie robe, dont l’achat fut effectué en cachette de sa mère et sa sœur, mais la fermeture éclair est dans le dos et elle ne pourra jamais s’en dépêtrer toute seule. Comme le temps presse, elle finit par se rabattre sur l’un de ses éternels jeans larges mais choisit l’un de ses seuls t-shirt coloré, orné du logo de son groupe de musique préféré. Elle aura au moins l’air un peu plus « cool » que d’habitude.


Le dîner se déroule dans la bonne humeur. Les adolescents sont impatients de sortir de table et les messes basses entre filles, lançant des œillades à certains garçons de la classe, vont bon train. Ces derniers ne semblent pas très réceptifs, plutôt occupés à plaisanter sur les professeurs. Ceux-ci ont une table à part. Monsieur Martin imite un chanteur à la mode devant l’enseignante de français qui esquisse des sourires polis tout en conservant son air réprobateur alors que le professeur de grec, pourtant discret d’ordinaire s’autorise de francs fous rires. Le dessert rapidement avalé, les élèves se regroupent dans un tumulte assourdissant pour suivre le professeur d’Histoire vers la petite discothèque de l’hôtel. Madame Lacroix préfère, sans surprise, les laisser à leur divertissement pour aller se coucher alors que, contre toute attente, Monsieur Schmidtberger délaisse son Odyssée pour suivre la joyeuse petite troupe.


La discothèque n’en a que le nom : il s’agit d’une salle pouvant accueillir moins de 40 personnes à la fois, dans laquelle sont disposés des canapés le long des murs derrière quelques tables basses ; un espace dégagé au centre est aménagé pour permettre à une quinzaine de personnes de se trémousser sur des tubes de musiques au rythme plus ou moins endiablé. Les élèves sont ravis et l’excitation est à son comble.


Charlie s’installe dans un canapé avec les Siamoises et Ludivine qui les rejoint avec un sourire en coin. Oscar, un garçon plutôt réservé qui lui plaît beaucoup depuis plusieurs semaines, vient de lui offrir son jus d’orange. Elle est aux anges ! Elle ne fait que passer, pour leur confier sa joie, et retourne prestement rejoindre l’élu de son cœur. Charlie regarde son amie bavarder avec le jeune homme et rire à chacun de ses propos de manière exubérante. Elle l’envie tellement ! Pendant ce temps, la piste de danse se remplit peu à peu. Éléonore et Camille décident d’aller danser et tentent de convaincre Charlie de se joindre à elles. Elle décline et préfère aller se commander un Coca puis se rasseoir. Les canapés sont assez profonds et mœlleux : se relever lui impose de se tortiller un peu pour atteindre le bord avant de prendre appui sur la table basse pour s’aider à se relever sans perdre l’équilibre. Lorsque l’on est gros, beaucoup de petites choses du quotidien sont compliquées : les canapés à l’assise trop molle en font partie. Malgré cela, elle reprend contenance rapidement et va commander son verre de boisson fraiche. Elle bavarde avec les uns et les autres et passe globalement un bon moment. Bien sûr, elle ne peut s’empêcher de remarquer la manière féline dont ondule Nathalie sur la piste, toute en séduction face au bel Antoine. Plusieurs de ses camarades la pressent de venir danser avec le groupe mais elle refuse obstinément. Elle est présente, elle parvient à s’amuser : c’est déjà beaucoup ! Pas besoin d’aller se donner en spectacle pour attirer les moqueries.


Près du bar, elle passe un moment d’épanchement pétillant auprès d’une Ludivine bavarde, aux anges car Oscar a osé lui mettre la main autour de la taille et, poussé par ses amis, lui a demandé si elle voulait « sortir avec lui ! » Si Charlie est ravie pour son amie, elle commence à se fatiguer un peu et ne peut s’empêcher de se sentir un peu à l’écart au milieu de toute cette agitation. Elle va donc s’enfoncer à nouveau dans un canapé armé de son Coca-Cola qui lui donne l’excuse de ne pas aller se trémousser sur le dancefloor. Alors qu’elle observe Monsieur Martin déchaîné sur la piste, Nathalie s’assoit près d’elle, en nage, avec un grand soupir de contentement. « Tu bois un Coca ? J’ai essayé d’en commander un sans sucre mais je crois que je parle trop mal anglais, le serveur n’a rien compris ! » Elle rit et continue : « Tu as réussi à en commander un, toi ? Tu pourrais m’aider ? » Charlie plonge les yeux dans son verre et marmonne que c’est un Coca normal. « Ah ! Désolée ! Je pensais que tu faisais attention. Tant pis pour moi : je boirai un Coca normal pour une fois. J’imagine que ce n’est pas si grave. Ça va, toi ? Tu ne danses pas ? C’est cool comme soirée ! Ça fait du bien de se défouler un peu après le bus ! » Charlie lui répond que danser n’est pas trop « son truc » et qu’elle s’amuse sans avoir besoin de ça. Nathalie lui pose la main sur le bras et, sur le ton plus bas de la confidence, se penche vers elle pour lui donner quelques conseils : « Tu sais, je pense que si tu veux que les garçons s’intéressent à toi et t’invitent à danser, il faut que tu fasses un effort. Tu as déjà essayé de faire un régime sans gluten et sans lactose ? Sur Insta, j’ai vu une vidéo d’une nana qui a perdu 20 kg en trois mois grâce à cela. Tu pourrais être super jolie si tu t’arrangeais un peu. »


C’en est trop pour l’adolescente en surpoids qui sait qu’elle est en surpoids, qui sait que les garçons ne la regardent pas, qui sait que faire des régimes comme ci ou comme ça ne fonctionne pas, qui sait qu’il faudrait qu’elle maigrisse, qui sait que le Coca sans sucre serait meilleur pour elle… Elle pose son verre, regarde Nathalie et, tout en essayant de rester maîtresse d’elle-même et, surtout, de ne pas pleurer, elle répond : « Tu crois quoi ? Tu penses que j’ai pas essayé ? Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu sais rien de ma vie, alors fiche-moi la paix avec tes conseils !? Tout le monde n’a pas la chance d’être mince et d’avoir la vie facile. Sérieux ? Toi, tu vas me parler de ce que je dois faire, avec ta vie parfaite, ton corps parfait ? Ne me parle plus si c’est pour m’enfoncer comme ça ! » Sa voix est blanche et s’éteint quand elle se lève péniblement. Avec toute la dignité possible malgré ses difficultés à s’extraire du maudit canapé, elle se redresse, tire son t-shirt qui est un peu remonté sur son ventre rebondi et se détourne de sa camarade pour rentrer dans leur chambre. Elle lance en se retournant « Et essaye de ne pas me réveiller en rentrant de ta foutue soirée, moi, je vais me coucher ! »


Aussi vite que possible, Charlie se dandine vers l’ascenseur : marcher rapidement lui donne toujours l’impression d’être un pingouin handicapé. Bien sûr, l’ascenseur met du temps à arriver et elle aperçoit Antoine dans le hall. Elle décide de fuir avant qu’il ne la voie et tente les escaliers. Heureusement, il n’y a qu’un étage à monter. Les premières marches sont faciles. Elle s’accroche à la rampe alors que toutes ses émotions et la fatigue de la journée sont comme autant de boulets accrochés à ses jambes qui l’alourdissent encore. Elle commence à peiner sous cet effort, somme doute minime, mais qui lui demande de respirer calmement alors qu’elle se retient de pleurer. Les escaliers, encore un instrument de torture quand on est gros. Personne ne s’en rend compte mais tout devient un effort à faire quand on est gras. Il faut que cette journée se termine enfin ! Pour lui faire oublier les marches sur lesquelles se hisser, son esprit torturé détourne son attention en lui rappelant qu’elle a des cookies au chocolat dans son sac de voyage. Des cookies et des biscuits fourrés au caramel. Son Graal ! Mais aussi, sa Crucifixion ! Arrivée dans sa chambre, elle s’enferme, jette ses vêtements à travers la pièce et s’enveloppe dans son immense pyjama gris, informe, celui qui masque ses formes. Enfin, elle ouvre son paquet de cookies et se met à les avaler rageusement. A chaque bouchée, les propos de Nathalie résonnent en elle ; elle dévore pour les oublier. Gâteau après gâteau, elle engloutit sa peine tout en se fustigeant de céder à cette horrible tentation. Encore une fois, elle a cédé… encore une fois, elle s’en veut… encore une fois, elle s’endort en imaginant qu’elle aurait pu être une Nathalie ou même juste une Ludivine… Elle voudrait de l’aide. Sans savoir où la trouver.

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scénario par

Tristan, Perrine, Pauline, Charlotte, Maëlle, Louna, Justine

avec le soutien de

la documentaliste du collège Jacques Gruber Maya YASRI.

mise en texte

Apolline Marie HUIN

illustrations

Benjamin BERTHOLIN