Charlie 11

Elle décide de s’isoler

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Après quelques minutes de bavardages, Camille propose au petit groupe d’aller goûter l’eau dans laquelle la plupart des élèves s’ébrouent telle une nuée de mouettes rieuses. Charlie est réticente. Après l’épreuve de la partie de volley, elle redoute de se lever dans ce maillot de bain qui a décidé effrontément de se rétracter comme s’il voulait donner encore plus de relief aux proéminences charnues de son corps. C’est un calvaire. Pour ajouter à son désarroi, Nathalie se lève pour aller nager et passe devant elle : son corps svelte mis en valeur dans un bikini rouge à pois blancs, ses cheveux retenus par un foulard assorti, lui donne une allure de reine. Avec vivacité, Charlie remet son t-shirt en répondant à ses amies qu’elle préfère reste à l’ombre et dessiner au calme.


Comprenant qu’il ne servira à rien d’insister, ses amies la laissent pour aller jouer dans les vagues. Charlie les regarde s’éloigner avec un sentiment mitigé, mêlé de regret et d’envie. Elle s’arme de son cahier de dessin et de ses crayons, décidée à se concentrer sur autre chose que sa pudeur et son malaise. Elle cherche un modèle à croquer et balaye du regard la plage et ses occupants guillerets. Elle pourrait dessiner Pauline plongée dans ses livres, seule autre élève à rester sagement à l’écart du chahut général. Mais elle s’égare dans ses pensées car elle se sent exclue. Elle a conscience qu’elle s’est elle-même mise à l’écart mais elle ressent malgré tout que c’est sa différence qui la maintient loin des autres. Comme à chaque fois que le vague à l’âme l’envahit, la voix de sa mère résonne dans ses pensées : « Mais regarde-toi donc !? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? Tu vas finir par exploser si tu continues à te goinfrer comme ça en cachette. Ce n’est pas moi qui te nourris comme ça : regarde ta sœur ! Comment ai-je pu donner naissance à une boule de gras pareille ? »


Comme si le destin s’était mis en tête de la tenter, un marchand de glaces et autres douceurs sucrées fait tinter sa clochette pour indiquer qu’il s’installe près du groupe d’adolescents. La tentation est irrésistible : Charlie se lève, tire sur son t-shirt pour couvrir son corps au maximum et se dirige vers l’étal. D’autres élèves se précipitent pour s’offrir une crème glacée. Un petit groupe compact se presse alors pour découvrir les parfums proposés. Charlie se fait un peu bousculer et se sent honteuse d’avoir été la première à rejoindre la caravane de douceurs. Mattéo tente de commander le premier en jouant des coudes. Frôlant Charlie, il se met à rire et à crier « Dépêchez-vous les gars ! Charlie est là ! Elle va sans doute acheter tout le lot et s’enfuir avec ! Espérons qu’elle ne veuille pas aller nager ensuite : elle ferait déborder la mer comme une baignoire trop pleine ! », et de partir dans un rire aussi gras que grossier. La pauvre adolescente ne sait plus où se mettre pour éviter les regards. Pauline fusille Mattéo du regard et lui dit de « fermer sa grande gueule de bouffon débile. » Un tel vocabulaire dans la bouche de la jeune fille est très inhabituel et a le mérite de faire taire l’insolent qui paye sa glace en continuant à ricaner pour garder contenance. L’intelligente petite brune prend Charlie par le bras et lui dit de choisir sa glace sans faire attention à cet idiot et qu’elle-même va en prendre une double vanille-pistache. Charlie se sent un peu rassérénée par cette gentillesse spontanée mais elle se sent gênée et scrutée par ses autres camarades. Elle décide néanmoins de commander une « triple chocolat » puis s’enfuit promptement retrouver son coin d’ombre à l’écart afin de la déguster avec autant de discrétion que possible.


Goûlument, elle entreprend de lécher la glace qui fond déjà sous l’effet de la chaleur du milieu d’après-midi. Elle voudrait faire durer son plaisir mais le délice glacé, délicieux, savoureux, avilissant aussi, disparaît rapidement. Elle a englouti ce goûter avec autant de plaisir que de dégoût. Le minable sarcasme de Mattéo l’a touchée en plein corps. Jennifer n’aurait pas fait mieux. Sans même s’en rendre compte, elle a entamé le paquet de cookies aux pépites de chocolat qu’elle avait emporté dans son sac de plage. A chaque biscuit avalé, elle se fait la morale, se promet que c’est le dernier. Sa main replonge immanquablement dans le paquet pour ensuite fourrer un autre gâteau dans sa bouche insatiable. Elle ne peut se départir de ce triste rituel dont la frénésie lui apparaît fatalement comme la seule issue possible à sa désespérance. A chaque nouvelle blessure, elle panse ses plaies et cicatrices par une sucrerie, elle se recouvre d’une couche de remords et de caramel comme pour disparaître sachant pourtant qu’elle ne sera que plus ostensiblement présente. Lourde de lucidité, sa balance penche pourtant toujours du côté de la nourriture. Elle souhaiterait tant pouvoir se faire aider pour rompre avec ces habitudes qu’elle hait comme elle déteste son ventre à l’appétit désespéré.

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scénario par

Tristan, Perrine, Pauline, Charlotte, Maëlle, Louna, Justine

avec le soutien de

la documentaliste du collège Jacques Gruber Maya YASRI.

mise en texte

Apolline Marie HUIN

illustrations

Benjamin BERTHOLIN