Charlie

A la naissance, Charlie avait été un « gros bébé. » En tout cas, c’est ce que se plaisait toujours à raconter sa mère. Celle-ci ne manquait jamais à ce propos de faire la comparaison avec l’aînée, venue au monde par voies naturelles, qui ne pesait, elle, que 2 kg 800. Charlie était déjà fatalement plus grosse : le faire-part de sa naissance annonçait ainsi cruellement que la petite fille, en bonne santé, était née le 5 juillet, avait des cheveux et pesait… 3 kg 500 !

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Le pauvre nourrisson, pourtant d’une taille et d’une masse parfaitement réglementaires, n’avait pu voir le jour que grâce à la chirurgie. La mère ne s’était jamais remise de la cicatrice laissée par l’intervention de l’extraction de cette enfant qui résultait, comme l’avait entendu maintes fois Charlie, d’un « accident. » Autant dire, qu’en gros, Charlie débutait mal dans la vie.


Elle était destinée à être et à rester la « grosse » de la famille. Dès l’âge le plus tendre, elle souffrit des comparaisons incessantes avec Jennifer, sa grande sœur. Les mystères de la génétique appuyant parfois malencontreusement les préjugés des parents, il faut ici parler des différences entre les deux sœurs : si l’ainée était aussi blonde que sa mère, la cadette avait le cheveu noir de son paternel ; si la première était élancée, toute en longueur et en jambes, la seconde présentait une allure plus trapue (sans être pour autant dodue, du moins dans son jeune âge) ; pour résumer : Jennifer était le portrait craché de sa mère alors que Charlie ressemblait, grosso modo, à son père. Dans ce contexte particulier, il faut ajouter que le géniteur en question avait toujours été en adoration devant son épouse mais n’avait jamais semblé très concerné par son rôle de parent. Il était subjugué par le physique de sa femme si fine, svelte, apprêtée, parfaite… jusqu’à ce que celle-ci ne prenne beaucoup de poids durant sa seconde grossesse ! Les affres de cette conception (vergetures et cicatrice due à la césarienne) avaient eu le vice de faire fuir le désir et l’amour que vouait le chef de famille à son élégante. La faute en fut bien sûr incombée à Charlie : « Déjà dans mon ventre, tu réclamais à manger sans cesse ! C’est pour cela que j’ai pris tant de poids pour te porter ! Regarde à quoi je ressemble par ta faute !? » L’ancienne Miss Coquelicot 1999 avait fini par reporter sa vanité entachée par l’âge et la maternité sur le physique de Jennifer pour le grand malheur de la pauvre cadette reléguée à un triste rôle de faire-valoir. Grâce à son physique longiligne, Jennifer eut le droit, voire le devoir, de faire de la danse classique et de la GRS dès l’âge de 6 ans ; Charlie n’eut pas le loisir d’essayer « n’ayant de toute façon pas de dispositions pour ces activités : bien trop dodue ! » Lors des sorties shopping, Jennifer cumulait les achats dont certains ne sortirent jamais du dressing de l’adolescente ; Charlie, quant à elle, n’avait droit qu’à des lots de cinq t-shirts et deux pantalons toujours choisis dans une taille supérieure « pour pouvoir tenir une année ou plus vu la vitesse à laquelle elle se développe. » Jennifer était la fierté de la famille, Charlie en était l’accident…


L’année de ses dix ans, ses parents se séparèrent. La mère de Charlie lui fit comprendre rapidement par des vexations répétées qu’elle était très probablement la cause du départ du père. Ce dernier disparut totalement de leurs vies après s’être mis en ménage, en amateur éclairé de beautés florales, avec la nouvelle Miss Jonquille de la localité voisine. L’affection de la mère pour Jennifer redoubla et celle-ci fut dès lors inscrite à des concours de beauté et autres castings pour prendre la relève de l’ancienne Miss Coquelicot et se mettre en concurrence avec la rivale maternelle. A contrario, Charlie fut délaissée, houspillée, torturée par mille réflexions qui finirent par remplir le cœur et suscitée la conviction de la jeune fille : elle était en faute, elle était la cause de l’absence paternelle ou, pour conclure sur un terme censé tout définir, elle était « grasse. » A force de se l’entendre dire, Charlie finit par croire qu’elle était ronde et le devint, peut-être afin de donner raison à cette mère dont elle espérait toujours une quelconque approbation.

Aujourd’hui, Charlie a quinze ans. Aujourd’hui, Charlie est une adolescente qui pèse 81 kg pour 1m64. Et, parce qu’un malheur n’arrive jamais seul : il s’agit de l’année de son entrée en seconde, dans un lycée où elle ne connaît personne ! A cet âge charnière de l’adolescence, la certaine innocence que l’on prête volontiers à l’enfance se perd rapidement au profit de la cruauté du monde adulte. Le lycée devint immédiatement la seconde arène dans laquelle la jeune fille se sentit jetée en pâture à toutes les humiliations.


Ironiquement, un voyage de classe est organisé lors du troisième trimestre afin de « souder la classe des futurs élèves de première classique » ; ce voyage est programmé en Grèce. Dans notre histoire, la destination a son importance. Or, vingt heures de bus -sans les imprévus inévitables tels que les pauses pipi des unes, les envies de vomir des autres ou les embouteillages tant français que grecs-, lorsque l’on est Charlie, nouvelle élève du lycée, engoncée dans un physique qui l’encombre, au milieu d’une trentaine d’adolescents survoltés dont la plupart sont amis depuis l’école primaire, c’est long… Très long…


Le jour du départ est arrivé ! Sous la surveillance des professeurs de grec, d’Histoire-géographie et de français, les élèves mettent leurs valises dans les soutes de l’autocar puis montent s’installer tout en discutant, riant et criant, dans une humeur globalement guillerette malgré quelques bouderies ici et là. Laissant passer la plupart de ses camarades avant elle, Charlie finit par monter les quelques marches menant aux places assises. Gênée par l’étroitesse de l’allée, elle se dandine maladroitement d’une rangée à l’autre avant de trouver un siège encore libre. La jeune fille, d’un rapide coup d’œil, constate qu’il ne reste de toute façon que trois places sans occupant. Habituée à être mise à l’écart, elle craint que cela ne soit pas dû au hasard et qu’il ne s’agisse d’une machination destinée à lui faire comprendre qu’elle prend trop de place (voire trop de places !). Ne souhaitant pas se laisser aller à la paranoïa, elle se fait violence pour chasser ces idées désagréables que rien ne permettait d’étayer et choisit de se trouver bien contente d’être sur le départ. Plus de Jennifer en grande préparation pour le casting d’une revue d’adolescentes, plus de mère aux critiques fielleuses, le tout pendant 10 jours ! Elle ouvre son sac à dos, prend ses écouteurs et son cahier de dessin et se prépare à passer, quoiqu’il advienne, un voyage agréable. Petit à petit, elle se met d’ailleurs à discuter avec les deux élèves assises devant elle : Éléonore et Camille, dites les Siamoises. Ces deux amies se connaissent depuis la maternelle et sont devenues immédiatement inséparables. Elles sont toujours vêtues de manière coordonnée, se coiffent de la même manière et semblent dialoguer par télépathie tellement elles sont complices. Les deux jeunes filles s’intéressent au cahier de dessin de Charlie et elles entament une grande discussion sur la vie au lycée et ce qu’elles espèrent de leur voyage. Quoique qu’il en soit, les Siamoises sont manifestement dénuées de tout préjugé à l’encontre de Charlie. Cette dernière se détend enfin.


C’est alors que le professeur d’Histoire, connu pour s’oublier régulièrement dans des imitations de son cru, décide de prendre le micro du bus et lance sur le ton d’un animateur de fête foraine : « Attaaaaachez vos ceintuuuuures !!! Dirrrrrrection la GRECE !!! » Juste derrière elle, Charlie entend pouffer de rire : le trublion de la classe, Mattéo, partage sa dernière saillie avec son voisin, à voix pas assez basse pour être qualifiée de discrète : « On va dans le pays d’origine de Charlie ! » Et son camarade de se gausser sans retenue. D’autres élèves ricanent également alors que la plupart semblent ne pas avoir entendu cette plaisanterie d’une subtilité douteuse. Habituée à de tels quolibets au sein de son foyer – sa sœur Jennifer ayant d’ailleurs trouvé elle aussi un jeu de mot grossier mettant en rapport le poids de sa cadette et sa destination scolaire – Charlie n’en est pas moins blessée. Touchée plus qu’elle ne l’aurait souhaité, son instinct la pousse à se fondre dans le repli du silence. Cependant, allant à l’encontre de son habitude à vouloir se faire oublier, elle sent monter en elle une répartie reprenant à son compte le comique géographique …

Choix 1

Charlie ne se laisse pas faire et décide de répondre à ses harceleurs

Choix 2

Elle préfère ne rien dire