Capucine

Pascal gare le SUV familial rutilant, tout en douceur, sur le petit parking de l'école primaire "Nadia Boulanger" ; son large geste de la main semble diriger le grand véhicule grâce à une simple caresse. Capucine a toujours aimé observer son père conduire : assise au milieu de la large banquette arrière, elle se sent comme une princesse installée dans un carrosse de légende mené par un preux chevalier ou un roi de renom.

press to zoom

press to zoom
1/1

Son papa est le plus beau du monde ! Capucine est toujours très fière d'être vue à ses côtés. Il coupe le moteur mais la mélodie du quatuor à cordes qui les accompagnait sur le chemin de la nouvelle école de sa fille ne cesse pas pour autant de tourbillonner joyeusement dans l'habitacle. Le jeune père, très élégant comme à son habitude, sourit à sa fille en la regardant dans le rétroviseur et lui adresse un clin d'œil : "Mademoiselle est arrivée ! Veux-tu que je t'escorte jusqu'à l'entrée ?" "Maiiiiiis !!! On était d'accord ! Je suis en CM2 maintenant ! En plus, tu es garé si près de l'entrée que c'est presque comme si tu m'avais accompagnée devant la porte de ma classe ! Hummmmm.... Je crois que tout le monde nous a déjà remarqués : il n'y a que notre voiture sur le parking..." Le léger sourire arboré par la petite fille à ces derniers mots modère considérablement l'irritation qu'elle souhaite donner à sa constatation. Son père n'est pas dupe, il sait combien la fillette adore être au centre de l'attention : "Petite Princesse, ne fais pas ta mijaurée, tu adores que l'on te remarque ! Cela étant, très sérieusement, ça va aller ? Tu n'es pas trop anxieuse ? Je sais qu'il est délicat de déménager en cours d'année scolaire ; tu sais que nous aurions fait autrement si cela avait été possible. Ça ira, ma chérie ?" Pascal est un père très protecteur et attentionné, qui gâte sans doute un peu trop la fillette. Aujourd'hui, il semble plus fébrile que Capucine qui s'apprête à débuter sa cette première journée dans cette nouvelle école.


Après une longue inspiration destinée à lui donner autant de courage que possible, Capucine réajuste son béret puis sourit à son reflet. Elle range ensuite soigneusement son petit miroir de poche dans la trousse blanche à paillettes qui ne la quitte jamais. Puis, prenant un air décidé, elle adresse un petit signe de tête à son père et détache sa ceinture de sécurité, avant de se dandiner pour atteindre la portière et l'ouvrir. D'un mouvement souple, elle sort ses jambes afin de se laisser glisser jusqu'au sol - elle adore descendre ainsi du carrosse de son père. Elle entraine son cartable à sa suite puis réajuste sa jupe qui a un peu tourné durant sa manœuvre de sortie du véhicule. Enfin, avec détermination, elle tire sur le manche télescopique de son cartable et adresse un petit signe de la main à son père. Elle carre ses épaules, repousse une boucle de cheveux qui ne cesse de s'échapper de son béret, attrape la poignée de son cartable à roulettes et s'engage dans la petite allée d'un pas décidé. "Oooooh !!! Mais pourquoi y-a-t-il du gravier partout ?! Mon cartable ne roule pas bien du tout et il fait autant de bruit que la voiture de mamie Pyrénées !"[1] Elle jette quelques regards mi-inquiets mi-courroucés autour d'elle, essayant de garder sa superbe. Elle s'est mise sur son 31, comme disent les adultes sans qu'elle n'ait jamais compris pourquoi 31, pour ce premier jour dans sa nouvelle école. Bien sûr, ses parents lui avaient déjà fait visiter les lieux mais c'était en période de vacances scolaires et elle n'avait pas encore pu faire connaissance avec les enfants des environs. Elle est donc en terrain inconnu. Voulant faire bonne impression sur sa maîtresse et ses camarades, elle avait gravement réfléchi à sa tenue : une jupe plissée bleue (qui tourne), un chemisier blanc avec un col en dentelle, des bottines vernies noires, une veste prune évasée et son béret assorti. Sur les graviers, alors qu'elle tente de ne pas baisser les yeux sur le sol, sa démarche se fait hésitante. "Le sol n'est pas ton ami ! Si tu regardes le sol, tu seras attirée par lui. Donc, relève le menton et regarde droit devant toi !" Les mots de sa professeure de danse classique résonnent en elle, mais, au beau milieu de cette fichue allée pleine de gravier, encombrée de ce cartable aux roulettes bien instables, cela semble bien plus facile à conseiller qu'à mettre en œuvre. Elle sent, plutôt qu'elle ne perçoit, les discussions des élèves de l'école éparpillés devant le bâtiment s'atténuer à son arrivée et les regards se tourner vers elle. Arrivée aux pieds des trois marches de l'entrée, elle s'arrête, réajuste sa veste qui a tendance à tomber un peu du côté duquel elle tire son cartable, puis range la poignée télescopique de son cartable de l'air le plus détaché possible. Elle saisit la sangle du sac, la passe sur son épaule - Capucine doit s'avouer avoir senti un léger rictus d'effort crisper ses lèvres au moment de soulever le cartable et elle espère qu'aucun de ses nouveaux camarades ne l'a remarqué. Elle souhaite avoir pu rester digne et fière depuis la sortie de la voiture jusqu'à son arrivée dans le bâtiment, mais plus elle s'engage dans le couloir de l'école plus elle se sent observée et moquée.


Dans la banlieue chic parisienne dans laquelle avait grandi jusqu'à ce déménagement en province, lorsque les parents accompagnaient leurs enfants et venaient les chercher, les papas conduisaient leurs voitures toujours brillantes, les mamans attendaient devant les portes en bavardant les unes avec les autres, arborant de manière ostentatoire des sacs à main de marques plus ou moins originales, mais toujours tendance. Tous les enfants tentaient de ressembler autant que possible à leur parent préféré, de préférence du même sexe.[2] Par ailleurs, Capucine a appris très jeune qu'il est de bon ton, lorsque l'on est une petite fille bien élevée, de ne pas "faire d'histoires", de se montrer sage, polie et souriante. Si la fillette s'était donc décidée pour cette tenue, avec les conseils avisés de son élégante maman, c'était justement pour "ne pas faire d'histoires" le jour de sa rentrée et passer (presque... mais pas trop non plus) inaperçue. Elle avait également relu toutes les leçons apprises dans son école précédente en cas d'interrogation et s'était munie de nouveaux stylos, tous essayés à l'avance pour éviter les mauvaises surprises. Malheureusement, il semble que l'effet escompté ne soit pas du tout atteint. Les enfants de l'école provinciale "Nadia Boulanger" sont habillés de manière extrêmement décontractée pour un jour sans activités sportives : joggings, jeans/baskets, sweats arborant des slogans de groupes de musique ou des noms de marques de sport. Elle ne remarque qu'une seule petite fille qui porte une jupe et... c'est une jupe en jean ! Capucine pensait sincèrement avoir trouvé une tenue assez simple pour ne pas paraître trop apprêtée tout en étant assez élégante pour montrer qu'elle prenait ce premier jour dans sa nouvelle école au sérieux. Sa maman, Louise, médecin de son état, lui a toujours répété qu'une femme devait savoir être visible et invisible à sa guise, grâce à son attitude, sa retenue et son audace. Même si elle souhaite à présent raser les murs et échapper aux coups d'œil étonnés, voire moqueurs, de ses nouveaux camarades, elle est au centre de l'attention... une attention assez peu bienveillante d'après les rires qu'elle entend en traversant le couloir jusqu'au banc situé devant la classe de CM2 pour attendre l'arrivée de la maîtresse.


" Et toi, avec le béret ? Tu viens d'où comme ça, dans ta tenue de soirée ? Tu vas au bal ? " Les rires fusent. Capucine rougit, mortifiée, et se colle dos au mur sur le banc en serrant très fort la poignée de son cartable. Elle tente de regarder droit devant elle sans réagir. Un gamin aux cheveux ébouriffés, en jogging gris et baskets Nike assez sales, se plante devant elle et lui pousse l'épaule en riant : "Hé ! C'est à toi que je parle ! Tu te crois à un concours de Miss ?" Il pouffe de rire, accompagné par quelques garçons qui font groupe autour de la pauvre Capucine qui retient ses larmes. "KEVIN !? Que fais-tu encore comme bêtise ?" Le garnement cesse de rire immédiatement et le groupe s'égaille rapidement, chacun feignant de n'avoir été là que par hasard. Une dame en tailleur fait claquer ses talons sur le carrelage du couloir ; son regard sévère passe d'un visage à l'autre avec autorité et beaucoup baissent la tête ou regardent ailleurs d'un air innocent. Capucine soupire de soulagement alors que Madame Laquel, sa maîtresse, car c'est elle, ouvre la salle de classe en criant à tous les enfants encore présents dans le couloir de se taire et à ses élèves de CM2 de rentrer calmement dans la salle de classe.


Alors que les élèves se regroupent pour entrer dans la classe sans pouvoir s'empêcher d'échanger à voix basse, une petite fille demande à Capucine si elle va bien, ajoute, sans attendre sa réponse que Kevin et Ludo sont deux "crétins" et finit en lui proposant de s'asseoir à côté d'elle. Capucine se lève et sourit avec gratitude à sa camarade qui lui dit de la suivre et entre dans la classe en sautillant avec bonne humeur. La fillette, les cheveux coupés au carré, habillée en jeans et sweat à capuche, s'assied au second rang, et fait signe à Capucine de venir la rejoindre sur la chaise d'à côté. Alors que le volume des voix augmente sensiblement, la maîtresse pose son sac sur le bureau et se tourne vers la classe. Capucine se lève. Sa voisine la regarde d'un air étonné et tout le monde se tourne vers elle, certains - Kevin et son acolyte Ludo - ricanent en se poussant du coude. La petite fille rougit et regarde ses camarades puis la maîtresse, tout aussi perplexe qu'elle mais sans doute pour des raisons opposées. Madame Laquel lui dit que si elle souhaite demander quelque chose, lever la main est suffisant. Capucine bredouille qu'elle n'a rien à demander mais que, dans son école précédente, quand la maîtresse ou le maître entrait dans la classe, tous les élèves se levaient en silence pour le saluer et attendait ensuite qu'elle ou il dise de s'asseoir avant de s'installer. "Pouah !!! Mais d'où elle vient celle-là !?" (Ludovic n'a pu s'empêcher de s'esclaffer à voix haute). Madame Laquel rappelle au calme et explique qu'effectivement, dans certains établissements et dans un passé pas si lointain dans tous les établissements, c'était une règle de politesse envers les enseignants, puis fusillant Ludovic du regard, elle lui intime le silence d'un haussement de sourcil plein de sous-entendus. "Bien, comme tu peux le constater, ici, les choses sont plus décontractées... Bien que je le regrette parfois" ajoute-t-elle d'un air songeur "Tu t'habitueras vite et je vois que tu es assise à côté de Louane qui t'expliquera comment nous fonctionnons ici si tu en as besoin. Mais, rassure-toi, je suis certaine que tout se passera bien." Et elle jette un coup d'œil rapide mais explicite à Kevin et son ami.


"Enlève ton manteau et viens te présenter : je pense que tout le monde a remarqué que nous avions une nouvelle élève dans la classe. Viens près de moi, Capucine. Dis-nous-en quelques mots qui tu es, si tu veux bien." Capucine enlève son manteau, et s'avance encouragée par Louane et sa maîtresse. "Bonjour à toute la classe. Je m'appelle Capucine Lépine, j'ai 10 ans, et je viens d'emménager dans la région car mon papa a gagné un concours pour restaurer un bâtiment. Mon papa est architecte et ma maman est médecin. J'aime les cours de français et d'Histoire. Et, plus tard, je voudrais devenir styliste... Voilà... Euh... Il faut que je dise autre chose, Madame ?" "Non, c'est très bien, Capucine. Merci. J'espère que tout le monde te fera bon accueil. Tu peux aller t'asseoir. Bien, alors, aujourd'hui, nous sommes lundi et, le lundi, nous commençons par, ce que beaucoup adorent, la grammaire !"


Lorsque Capucine regagne sa place, Louane lui chuchote tout en ouvrant son livre de français : "Tu as vraiment une tête de première de la classe, toi !? Moi, je galère un peu mais je me débrouille. J'espère qu'on deviendra copines." Les deux fillettes se sourient puis écoutent la leçon en silence. Capucine recopie soigneusement tout ce que la maîtresse écrit au tableau en se concentrant sur la leçon. Elle se sent rassérénée par sa voisine et l'attitude pleine de bienveillance de sa maîtresse. Mais elle ne s'attendait pas à une atmosphère aussi différente de celle de son école précédente !


La sonnerie de la récréation retentit après une dictée dont Madame Laquel récupère les copies au fur et à mesure de la sortie des élèves qui s'empressent de se rendre dans la cour située à l'arrière du bâtiment. Louane accompagne Capucine en lui demandant si elle a trouvé la dictée difficile. Capucine lui répond qu'elle a eu un doute sur quelques mots et lui demande en retour si sa camarade pense avoir réussi l'exercice. Louane rit en disant que le français n'est "pas trop son truc" mais qu'elle arrive normalement à avoir la moyenne puis, en passant de la dictée au jeu, elle demande si jouer au basket la tente : il y a un panier installé sur l'un des murs, et des élèves de CM1 et CM2 ont l'habitude de se réunir pour faire des parties. Capucine tente de ne pas se montrer grossière mais répond qu'elle n'aime pas trop les jeux de ballon et que, comme elle n'a pas de vêtements de sport, elle ne peut pas se joindre à eux. Louane lui lance un "A toute !!!" joyeux avant de rejoindre ses amis pour tenter quelques paniers.


Capucine se retrouve seule dans la cour, un peu désemparée. Mais, jouer au basket ! Non merci ! Les jeux de garçons où tout le monde se bouscule, crie et lors desquels on risque de recevoir un ballon dans la figure ! Ce n'est pas pour elle. Heureusement, Kevin et Ludo sont en train de se chamailler à l'autre bout de la cour et ne lui prêtent aucune attention. Finalement, elle peut très bien rester seule, ce ne serait pas si grave. Elle regarde néanmoins autour d'elle afin de trouver, peut-être, une petite fille un peu plus féminine que Louane, adorable, certes, mais tout de même trop garçon manqué pour elle, afin de se sentir moins seule. Elle remarque alors un petit groupe de fillettes qui écoutent de la musique grâce à une petite enceinte tout en s'essayant à une chorégraphie d'un groupe de K-pop[3]. Elle hésite à les rejoindre pour leur demander si elle peut se joindre à elles car elle adore danser. Mais ses débuts dans l'école n'ont pas été aussi faciles qu'elle l'escomptait, et elle craint un peu de se faire rejeter avant même d'avoir pu prononcer son nom.


[1]Mamie Pyrénées, la mère de Louise, elle-même mère de Capucine, n'a jamais voulu vendre ce qu'elle ose parfois encore sortir de son garage : une Coccinelle jaune dont elle estime avoir toujours eu et avoir encore un contrôle absolu, presque télépathique. Bien sûr, personne n'accepte de monter dans l'engin, mais Capucine se souvient avoir vu sa grand-mère essayer de la démarrer et de la guider en ligne droite depuis le garage jusqu'à la route sans succès mais avec fracas.


[2] Tout le monde se souvient encore du scandale du petit Damien, 8 ans, qui, interrogé par le directeur de l'ancienne école de Capucine lors de la "journée portes ouvertes", avait répondu vouloir ressembler en tout point à sa maman quand il sera grand... Des débats sans fin entre parents, enfants, maîtres et maîtresses d'école avaient déchainé les passions et déchiré des amitiés.


[3] Musique popcoréenne très en vogue.

Choix 1

Capucine refuse de jouer au sport collectif et cherche une petite fille plus féminine pour discuter

Choix 2

Capucine refuse de jouer au sport collectif et reste seule dans la cour